Elles se rapprochèrent, s’entendirent. Deux points seulement divisaient la grande société russe, l’affranchissement de la Pologne et la liberté des serfs. Il est juste de dire que les fondateurs de la société n’hésitaient point là-dessus. Ils avaient supprimé tout châtiment corporel parmi leurs serfs. Ils voulaient affranchir le paysan, et le rendre propriétaire, c’est-à-dire qu’ils risquaient leur vie pour le succès d’une idée qui, réalisée, leur eût tout d’abord coûté leur fortune.
Ces fondateurs, d’immortelle mémoire, furent, pour la branche méridionale de l’association, Pestel, devenu colonel, et les Mouravieff, officiers aussi; pour le Nord, c’était Ryleïeff, les Bestouchef, le prince Obolenski et quelques autres.
Quelque source que l’on consulte, il reste constant par tous les témoignages que Ryleïeff est un des plus grands caractères que présente l’histoire. Militaire, puis employé à la Compagnie américaine établie à Pétersbourg, il n’avait pas dédaigné d’accepter la place non rétribuée de secrétaire du tribunal criminel; acte d’excellent citoyen, dans un pays de vénalité, où il était important que cette place ne tombât point dans des mains indignes. Ryleïeff était un poète; on lit toujours avec larmes son poème prophétique où il se personnifie sous le nom de Mazeppa; victime liée par le dévouement au coursier fougueux, terrible, d’une révolution barbare qui devait l’emporter aux steppes de l’inconnu, le faire mourir dans le désert.
Le premier, dans ce poème, le premier des Russes, Ryleïeff écrivit ce mot, peu intelligible, à la Russie d’alors, mais grand, saint, pour l’avenir... «Je suis, avant tout, citoyen.»
C’était un homme doux, humain, autant qu’héroïque. Quelque effort que fasse l’enquête pour donner un autre aspect à son caractère, il est constant que, voyant un des conjurés décidé à tuer l’empereur Alexandre, il le pria au moins d’attendre, le conjura à genoux, et, le voyant inébranlable, lui dit: «Je te tuerai plutôt.»
Avec de si dignes chefs, le malheur des conjurés fut de ne pas se serrer davantage autour d’eux, de suivre d’autres influences et de trop étendre l’association.
Les chefs d’une autre société qu’ils avaient admis dans la leur, Michel Orloff et quelques autres, demandèrent, obtinrent qu’au-dessus de Ryleïeff dont la situation était peu élevée, au-dessus de Pestel qu’on jugeait trop fin et ambitieux, on nommât un dictateur. On prit un homme de haut rang, d’une famille qui avait disputé le trône aux Romanoff. C’était un prince Troubetzkoï, doux, faible, incertain, l’homme, en un mot, le plus propre à faire manquer une telle entreprise. Ceux qui le firent nommer ne voulaient, par la révolution, établir qu’une oligarchie de grands seigneurs, et craignaient par-dessus tout un chef énergique.
Nous n’oublierons jamais l’étonnement de l’Europe en 1825, quand on lut dans les journaux que ni Constantin, ni son frère, ne voulaient être empereurs. Ils restaient l’un devant l’autre, en présence de cette sanglante couronne et de ce trône de feu, sans vouloir y toucher du doigt. En ce pays de fratricide, chacun d’eux, prié par l’autre, semblait regarder cette invitation comme un appel à la mort. En réalité, ils étaient sincères. Constantin, roi de Pologne, mari d’une Polonaise, avait dès 1822 cédé aux larmes de sa femme et donné son désistement d’avance. Nicolas, qui ne pouvait pas ignorer cet acte, n’en fait pas moins proclamer son frère, lui fait prêter serment. Puis le nouveau désistement de Constantin arrive, il persiste; le Sénat proclame Nicolas. Cela à huis clos, à deux heures de nuit. Nulle explication pour le peuple ni pour l’armée. On dispose d’elle comme d’un troupeau; elle a juré, et l’on va lui faire jurer le contraire.
On est saisi de pitié en voyant l’incertitude, la complète nuit morale où l’âme consciencieuse du soldat russe était laissée par ses chefs. Les uns, partisans de Nicolas, ne daignèrent pas l’instruire du changement de situation. Les autres, les conjurés, ne pouvant lui faire comprendre leurs idées de liberté, lui faisaient croire que Constantin, auquel il venait de prêter serment, était le vrai tzar, qu’il était en marche, et qu’il punirait ceux qui passaient à Nicolas. Pleins de scrupules et de craintes, ces pauvres gens restèrent la plupart inertes, immobiles. Quelques-uns ne furent entraînés que par un mouvement de bon cœur et d’humanité, lorsqu’ils entendirent des décharges et qu’on leur dit qu’on massacrait leurs camarades.
L’empereur avait rempli le palais, la citadelle, de troupes, isolées de toute communication. Pour mieux s’assurer de celles du palais, il leur mit dans les mains son fils, un bel enfant de huit ans. Ils le reçurent avec larmes, et, quoiqu’ils appartinssent aux troupes finlandaises, qui étaient dans l’insurrection, ils devinrent inébranlables dans leur fidélité.