Les conjurés n’entraînèrent que le régiment de Finlande, troupe étrangère à la Russie, et qui la sert malgré elle, le régiment de Moscou, le corps des marins de la garde, et les grenadiers de la garde, ces derniers encore à grand’peine, après un court mais violent combat, où les Bestouchef sabrèrent les officiers de Nicolas et enlevèrent le drapeau.

Ils vinrent le planter sur la place immense, disons mieux, dans la plaine de Saint-Isaac, et prirent poste derrière la statue de Pierre-le-Grand. Il y avait un bon nombre de conjurés non militaires, armés jusqu’aux dents, des curieux plus nombreux et beaucoup de peuple, mais tout cela comme perdu dans cet énorme champ de Mars. Ils cherchèrent les deux colonels, chefs militaires de l’insurrection, Troubetzkoï et Boulatof. Ni l’un ni l’autre ne parurent. Boulatof resta tout le jour dans l’escorte même de l’empereur, près de sa personne, soit qu’il fût indécis encore, soit, comme il s’en est vanté, qu’il fût là pour le tuer, dès qu’il le verrait faiblir. Pour Troubetzkoï, éperdu, il laissa tout, et le commandement de l’insurrection, et le soin de ses papiers qui allaient perdre tant d’hommes; il se sauva chez une femme, sa belle-mère, puis chez l’ambassadeur d’Autriche, enfin chez l’empereur même, au milieu de son état-major, comme un lièvre effaré qui se cache au milieu des chiens.

Chef civil de l’insurrection, Ryleïeff se montra plus ferme que les deux chefs militaires. Il vint sur la place, les chercha inutilement. Le petit nombre des troupes insurgées donnait peu d’espoir. Quelques-uns lui conseillèrent d’improviser une armée, d’adjoindre à l’insurrection une masse de petit peuple qui se trouvait là. Il suffisait de lui livrer les boutiques d’eau-de-vie. Il les eut à peine forcées, qu’elle eut bientôt procédé au pillage général, au massacre de la police qui le bat horriblement et qu’il hait à la mort. Ce désordre aurait produit une immense diversion, Nicolas étant obligé d’employer une partie de ses troupes à massacrer ces massacreurs. Mais Ryleïeff refusa d’employer ce moyen affreux. Dès lors il était facile de prévoir l’événement. L’insurrection, resserrée contre le palais du Sénat, au bout d’une place immense, devait être infailliblement balayée par la mitraille, sabrée par la cavalerie. Ryleïeff quitta la place; il ne chercha pas d’asile, il retourna à sa maison et y attendit la mort.

L’empereur, pâle et défait, dit un témoin oculaire, ne montra pas moins beaucoup de courage. A la tête des gardes à cheval, il avança dans la plaine, et rencontra des détachements qui rejoignaient les insurgés. «Bonjour, mes enfants!» dit-il selon l’usage des tzars. «Hourra! Constantin!» fut toute leur réponse. On s’accorde à dire qu’il parut très ferme et ne se déconcerta point. Que dit-il? C’est ce qu’on ne sait pas d’une manière positive. Deux versions sont données, l’une par M. Schnitzler, qui était présent, l’autre par M. de Custine, à qui l’empereur même a conté la chose. La plus vraisemblable des deux, c’est qu’il aurait dit d’une voix retentissante: «Conversion à droite!... Marche!» Le soldat, automatiquement, aurait obéi.

Le jour, très court en décembre, s’écoula ainsi, sans que les insurgés vissent venir leurs deux colonels. Leur nombre diminua. Le régiment de Moscou se convertit et les quitta. Ceux qui restaient étaient très fermes. Sans s’inquiéter de l’artillerie qu’on avait amenée à l’empereur, et qui allait les foudroyer, ils repoussèrent toute parole de conciliation, criant: «Vive Constantin! vive la Constitution!» Ce dernier mot, loin d’encourager les leurs, comme ils le croyaient, jetait plutôt le soldat dans l’incertitude: «Qu’est-ce que cette Constitoutzia? disait-il. Est-ce la femme de l’empereur?»

Le gouverneur de Pétersbourg, le brave Miloradovitch, qui avait détaché quelques insurgés avec de belles paroles, pour les enfermer dans la citadelle, osa approcher, comptant sur le vieil attachement des soldats. «Traître, dirent les conjurés, tu n’es pas ici aux coulisses du théâtre. (Il courait fort les actrices.) Qu’as-tu fait de nos camarades?» Obolenski porta un coup de baïonnette au poitrail de son cheval, et Kakhofski l’abattit d’un coup de pistolet. Ce dernier, fort exalté, et qui s’était fait fort de tuer l’empereur, se croyait très affermi; mais, ayant encore tiré et tué le colonel Sturler, son cœur réclama. «Encore un sur ma conscience!» s’écria-t-il, et il jeta loin de lui son pistolet.

L’impression des marins fut la même, lorsqu’un des leurs ajustait le grand-duc Michel. Soit respect, soit débonnaireté, ils lui rabattirent le bras, firent manquer le coup.

Cependant, en grande pompe, la croix à la main, s’avançaient les métropolitains de Pétersbourg et de Kiew envoyés par l’empereur. On put voir combien le Russe, avec toute sa dévotion extérieure, est peu impressionné par les objets de son culte dans les grandes circonstances; combien il fait peu de cas de ses prêtres, il est vrai, peu édifiants. Ceux-ci furent reçus des soldats avec des huées, et leur voix fut couverte d’un roulement de tambour.

C’est ce que l’on attendait. Ayant mis Dieu de son côté, l’empereur, retiré au palais, fit commencer le combat. Ses troupes avaient vaincu d’avance. Il leur suffisait de laisser agir l’artillerie. Le grand-duc Michel, craignant que les artilleurs ne se fissent scrupule de tirer sur leurs pauvres compatriotes, commença le feu lui-même et tira le premier coup. Tirée de près, la mitraille fit un affreux abatis de corps, de membres déchirés. On tira environ dix fois, et alors ceux qui restaient se dispersèrent, poursuivis par les cavaliers, dont un détachement vint les couper par derrière. On ne sait ce qui périt; des trous faits dans la glace épaisse dont la Néva est couverte reçurent à l’instant les cadavres.

Les conjurés du Midi n’eurent pas meilleur sort. L’un des Bestouchef et les frères Mouravieff, intrépides et enthousiastes, ne s’étonnèrent pas de l’inertie où restaient la plupart de leurs associés. Ils s’adressèrent aux soldats, leur firent lire dans une église, par le prêtre même, un catéchisme républicain que Bestouchef avait fait de textes tirés de la Bible. On y disait que les hommes sont égaux et que l’esclavage est un crime contre Dieu. Ces maximes agirent peu sur eux; on ne les entraîna que par le nom de Constantin. Les partisans de Nicolas, plus nombreux, ayant de plus l’artillerie impériale, les battirent; mais leurs vaillants chefs se tuèrent ou se firent tuer: Bestouchef et Mouravieff ne furent pris que blessés grièvement.