Pestel, arrêté à Moscou, ne montra nulle émotion. Averti par un ami, il ne lui avait dit qu’un mot: «Sauvez-seulement mon Code russe.» Ce livre, enfoui dans la terre, y fut pris, livré à la commission, qui essaye dans son enquête de le rendre ridicule. On assure pourtant que les auteurs du Code de Nicolas ont été obligés d’adopter plusieurs des vues de Pestel. Ce qui est sûr, c’est que, dans la partie politique, son livre contenait des idées sages et humaines. Un relâchement raisonnable du cercle horrible de fer où étouffe la Russie, un gouvernement naturel et doux, analogue à la confédération américaine; la réparation de la grande injustice, si fatale à l’empire russe, le rétablissement intégral de la Pologne; de grandes libertés accordées aux juifs, dont ou eût soulagé la Pologne en leur donnant les moyens de faire un État en Orient.

Voilà donc Pestel, Ryleïeff, l’aimable et vaillant Alexandre Bestouchef, ces Mouravieff intrépides, le génie, la vertu, le courage, le vrai cœur de la Russie, dans les cachots de Pétersbourg. Il n’y manquait que Pouchkine, le grand poète national. Il était un des conjurés. Éloigné de la capitale, il venait combattre, mourir avec eux. Sur la route, il rencontre un lièvre, son cocher arrête; cette rencontre, pour tout Russe, est un mauvais signe. Pouchkine le fait continuer. Il rencontre une vieille femme; nouvelle halte: le cocher ne voulait plus avancer.

Enfin, rencontrant un prêtre (ce qui est pour eux le plus mauvais signe), le cocher quitte son siège, se jette à genoux, communique à son maître sa terreur superstitieuse. Le poète retourna, fut sauvé, réservé à de plus grands malheurs, à une fin tragique.

Le manifeste menaçant et terrible que l’empereur publia le lendemain avait été écrit, dit-on, par l’homme de la vieille impératrice, l’historien des Iwans, le patriarche de l’école de la Terreur, le vieux Karamzine.

Son élève et continuateur Bloudof fut secrétaire de l’enquête. Elle fut faite par une commission où l’empereur siégea lui-même dans la personne de son alter ego, son frère, le grand-duc Michel. Celui-ci, dur et farouche soldat, se peint d’un seul trait; un des conjurés confessant hardiment sa foi politique: «On devrait, dit le grand-duc, lui fermer la bouche à coups de baïonnette.»

Les résultats obtenus par cette procédure secrète pendant cinq mois d’interrogatoires, où tous les moyens d’intimidation et de corruption furent sans nul doute employés, ont été imprimés par le gouvernement, distribués par toute l’Europe. Il va sans dire que les conjurés sont là tous des lâches et des imbéciles. Le juge accusateur leur prodigue à chaque instant des épithètes outrageantes. Sûr de n’être pas démenti, il attribue à la plupart d’entre eux les plus tristes palinodies. Sans doute plusieurs, surtout des conjurés militaires, Russes de la vieille roche, habitués dès l’enfance à diviniser l’empereur, revinrent sincèrement à ce culte, et virent dans l’événement du 14 décembre le jugement de Dieu; mais pour le grand nombre des autres, n’a-t-on pas droit de supposer que des juges si partiaux n’ont voulu que les flétrir? Ce qui le fait croire, c’est que cette enquête si laborieusement travaillée contient des faits avoués faux par tous les partis, de fausses dates par exemple. Elle suppose qu’au principe des associations, en 1817, lorsque Alexandre était tellement aimé encore, consulté des conjurés mêmes, qui lui soumettaient leur plan, ils pensaient à tuer l’empereur et la famille impériale!

Quand on songe que pendant tant d’années, parmi tant de personnes, il n’y eut pas un seul traître, quand on, songe à l’intrépidité connue des chefs, à leur mort simple et sublime, comment croire qu’ils aient à plaisir dénoncé, livré leurs amis?

L’histoire gardera sa page la plus noire pour y écrire le nom des juges qui, non contents d’immoler ces grandes victimes, ont essayé, dans un pamphlet décoré du nom d’enquête, de les déshonorer et d’assassiner leur mémoire! Que dis-je? de les atteindre en un point qui touche souvent les grands cœurs plus que la gloire même, en ce qui fut la vie de la vie pour ces hommes héroïques et bons, je veux dire dans l’amitié!

Qu’on lise l’éloge enthousiaste que Ryleïeff, dans son poème, fait de celui qu’il promettait à la patrie comme un héros, de son jeune ami, Alexandre Bestouchef, on sentira la profondeur de tendresse qui fut dans cette grande âme.

Eh! qu’aurait gagné Ryleïeff à dénoncer ses amis, lui qui, dès le commencement, réclama la mort pour lui seul, déclarant que le 14 décembre était son œuvre et qu’il en était l’auteur.