Les sentiments forts et calmes qu’eut Ryleïeff au jugement sont exprimés déjà dans son poème. Par une sorte de seconde vue, le héros avait vu son sort, et d’avance il avait chanté le chant du trépas. «Ce qui parut à nos rêves un décret du ciel n’était pas encore décrété. Patience! Que le colosse accumule encore ses forces, qu’il défaille à vouloir étreindre la moitié de l’univers. Laissons-le, gonflé d’orgueil, parader aux rayons du soleil... Patience! La colère du ciel ne l’en mettra pas moins en poudre... Dieu, c’est la rémunération elle-même! Il ne permet pas que le péché, une fois semé, ne produise sa moisson.»
Cependant l’enquête, poursuivie dans les cinq mois, révélait aux yeux effrayés le nombre infini des coupables. L’empereur n’avait pas eu la moindre idée de son danger. Il crut, au 14 décembre, qu’il s’agissait de quelques hommes dévoués à Constantin, et voilà qu’on lui révélait l’immensité d’une mine terrible qui avait pénétré partout sous la terre. Nulle famille importante qui n’eût un de ses membres dans la conspiration. A vrai dire, c’était la Russie elle-même, du moins la Russie pensante, qui abjurait le tzarisme, et voulait se transformer. Ce trône où Nicolas montait, quelle était maintenant sa base? Ne portait-il pas en l’air? Uniquement sur le vague respect des serfs, sur leur espoir de trouver tôt ou tard une protection dans ce dieu inconnu, lointain, qui ne protège jamais. Sous Paul, qui avait pourtant un vif instinct de justice, les serfs qui vinrent se plaindre à lui s’en trouvèrent fort mal; il trouva la chose si dangereuse, qu’il fit avertir leurs maîtres, et renvoya aux châtiments ces infortunés. Pendant les cinq mois que dura l’enquête, on dit par toute la Russie que l’empereur Nicolas allait prononcer l’émancipation des serfs. Ils le crurent si bien qu’ils ne payaient plus. Raffermi, il rétablit l’ordre ancien et fit payer à main armée.
Que devinrent les régiments qui avaient pris part à l’insurrection? Leur sort est resté un problème. Tel bataillon fut envoyé au Caucase, tel en Sibérie. Beaucoup croient en Russie que la majeure partie des régiments de Finlande a été enfouie dans les cachots de Kronstadt, humides et sans jour, sous la mer. Ce que doit être une telle habitation, dans l’horreur du climat russe, on doit le comprendre. Ces infortunés, s’il en reste, entendent depuis trente années la Baltique rouler sur leurs têtes, enviant la vague libre et la liberté des naufrages. La pensée, la douleur peut-être, espérons-le, doivent s’éteindre dans une telle situation.
Dans les familles connues, on punit très peu de personnes, cent vingt hommes en tout. On voulut dissimuler l’étendue immense du mal. On trembla que ces bandes innombrables de coupables ne se crussent connues pour telles et ne fussent précipitées dans l’action par le désespoir. L’empereur en fit venir un grand nombre auprès de lui, les écoutant volontiers, voulant les croire innocents, les renvoyant comme tels. Vains efforts, il n’y avait plus de sûreté ni de confiance! La terreur, lancée du trône, était retournée au trône. Elle y reste, et l’empereur, né sévère, est devenu, sous cette impression de défiance universelle, de plus en plus dur et implacable. L’impossibilité de savoir ses vrais ennemis a aigri, ulcéré, ensauvagé son cœur. La Russie étant sa base, il a dû détourner, autant qu’il le pouvait, des Russes cette fureur de punir qui est devenue sa nature. Tout est coupable: c’est la Pologne, ce sont les juifs, ce sont les Grecs catholiques, c’est la Révolution, l’Europe... Ainsi, du 14 décembre jusqu’à nous, va continuant, toujours plus violent, plus terrible, ce 93 russe, qui dure depuis trente années.
Ce qui lui fit le plus d’impression, ce fut son entrevue avec Nicolas Bestouchef. Nous tirons ce sujet d’un livre très russe, très partial pour l’empereur. Il fut saisi de l’intrépidité de ce conjuré, de sa franchise, de la netteté avec laquelle il exposa tous les abus de l’empire. Il le regarda fixement et lui dit: Si j’étais sûr d’avoir en vous désormais un serviteur fidèle, je pourrais vous pardonner.—Eh! sire, répondit Bestouchef, voilà justement de quoi nous nous plaignons, que l’empereur puisse tout. Laissez la justice suivre son cours, et que le sort de vos sujets ne dépende plus que des lois!»
Cinq des condamnés du 14 décembre furent condamnés à être écartelés: Pestel, Ryleïeff, Mouravieff-Apostol, Michel Bestouchef et Kakhofski.
L’empereur les gracia, en ayant soin, toutefois, que la peine inférieure, substituée à l’écartèlement, fût plus infamante. Ils durent être pendus, supplice inouï en Russie.
Tous les cinq se montrèrent fermes.
Plusieurs ne voulurent point de prêtres, se croyant suffisamment épurés par le martyre qu’ils enduraient pour la patrie.
Pestel déclara que, plus que jamais, il était fixe dans la foi consignée dans son Droit russe.