Le 25 juillet 1825, à deux heures du matin, on éleva, sur le rempart de la forteresse, l’instrument du supplice, une haute et large potence, où cinq corps tinssent de front. Sous ce climat, on le sait, il n’y a pas de nuit réelle en juillet; le crépuscule joint l’aurore. On distinguait tout. Les troupes arrivaient, peu de spectateurs; on avait laissé ignorer le moment de l’exécution. Toute la Russie dormait pendant qu’on mourait pour elle.

A trois heures on amena les condamnés à qui on laissait la vie; on les dégrada, on brûla devant eux leur uniforme. En capote de forçats, ils partirent pour la Sibérie.

Enfin parurent les cinq condamnés à mort avec de grands capuchons qui ne laissaient pas voir leurs traits et cachaient leurs yeux.

Quand ils eurent monté les escabeaux et qu’on leur eut passé la corde au cou, la plate-forme où ils étaient s’enfonça sous leurs pieds. Deux furent étranglés. Pour les trois autres, la corde glissant sur les capuchons, les malheureux tombèrent pêle-mêle, avec la trappe et les escabeaux, dans le trou béant sous la potence. Le pendu manqué doit avoir sa grâce, selon mainte loi du Moyen-âge. Mais qui eût osé surseoir à l’exécution? L’empereur, absent de Pétersbourg, était aux jardins de Tzarsko-Zélo. On les releva meurtris, on rétablit le gibet. Ryleïeff, en remontant d’un pas ferme, prononça avec douceur un reproche à la destinée: «Il était dit que rien ne me réussirait, pas même la mort.» Un moment, il n’existait plus.

Ce grand homme avait, dit-on, lui-même souhaité mourir, sentant qu’à sa noble action se mêlait une ombre. Quelle? il l’exprima lui-même: «J’ai agi sans l’aveu du peuple russe.»

Faute du temps, et non de l’homme. Ce peuple, en pleine nuit barbare, pauvre mineur, simple enfant, ne pouvait ni s’expliquer ses propres instincts, ni voir sa pensée, ni la formuler. Nul moyen de le consulter.

Est-ce à dire que cette nuit devait être perpétuelle? qu’on devait éterniser cette incapacité en la respectant? qu’ayant un peuple encore muet, on ne devait rien faire pour lui délier la langue, lui faire dire le premier mot.

Le scrupule de Ryleïeff est naturel, on le sent. Se trouvant seul l’intelligence, la pensée et le cerveau de ce corps énorme de cinquante millions d’hommes qui ne pensaient pas encore, il fut lui-même frappé de sa responsabilité, et demanda un moment à Dieu si véritablement, lui, simple homme, pauvre individu, il était la pensée du peuple.

Scrupule respectable à jamais, qui ne tombe guère dans la tête des faiseurs de révolutions, et qui doit nous faire honorer la candeur de l’âme russe. Mais, en réalité, c’est trop.

Non, grand homme, n’en doutez pas. Vous avez été, ce jour-là, la conscience de la Russie, sa conscience prophétique. Ce qu’elle pensera, à mesure qu’elle se met à penser, fut dans le génie de Pestel et dans le cœur de Ryleïeff. L’âme de la Russie, non telle qu’elle est dans ce point d’abjection misérable, mais tout entière en tous ses âges, surtout les âges à venir, elle était en vous; vous eûtes droit d’agir et de parler pour elle; pourquoi? Vous étiez elle-même.