L’ours blanc grinça des dents.—Et quand je dis l’ours, je dis la Russie. Cette absolution indigna, révolta la plupart des Russes. Ils trouvèrent la Pologne ingrate; mieux traitée que la Russie, ayant un semblant de constitution, ne devait-elle pas se tenir heureuse? Ils lui reprochaient, en l’exagérant, sa prospérité matérielle, fruit naturel de la paix, et qu’ils croyaient l’œuvre du tzar; les embellissements de Varsovie (faits avec l’argent polonais), la création, surtout, de ces banques territoriales, qui donnent aux Polonais une si agréable facilité de se ruiner.
Et quand l’empereur vit cette irritation de la Russie, et qu’il avait son peuple avec lui, sa fureur ne se contint plus. Il ne se souvint plus des lois, ni de son rôle de législateur, de Justinien russe. Il se montra franchement, selon sa nature, un Tartare. Il ne permit pas même que l’arrêt fût public. Constantin voulait simplement une commission militaire pour fusiller les condamnés. On les enleva en Sibérie, avec un outrageant mépris du tribunal polonais et de la Pologne.
Cependant on commençait à dire à l’empereur que ce petit pays n’avait droit à rien de plus que toute autre province russe. C’était une anomalie qu’il fallait ramener à la règle, faire rentrer dans la centralisation générale de l’empire. Les souverains, admirateurs de Napoléon (surtout de ses fautes), n’estiment rien plus en lui que cet effort de centralisation qui lui fit administrer par les mêmes lois des peuples de dix langues et de mœurs contraires, la préfecture de Hambourg et celle de Rome. L’esprit légiste et bureaucrate qui régnait à Pétersbourg poussait l’empereur à ces deux choses, la centralisation injuste, la codification grossière. Il se jeta dans une œuvre insensée, immense, où il mourra à la peine: l’assimilation complète de la Pologne à la Russie, l’absorption, l’anéantissement de la nationalité polonaise.
Les errements à suivre étaient tout tracés. Catherine, qui était athée, avait pris pour point de départ contre la Pologne la question religieuse. C’est le meilleur moyen d’attaque, la plus forte prise. D’abord, on s’appuie sur la dévotion ignorante et le fanatisme russe; puis on touche à la Pologne sur un point où elle n’a pas les sympathies de l’Europe. Celle-ci se hâte de croire, en ce cas, qu’il s’agit d’une affaire de prêtres, et elle se confirme dans son indifférence et dans son repos.
Ce qui a nui le plus à la Pologne, ce sont ses défenseurs papistes, qui la montraient justement liée à ce qui meurt et doit mourir. L’Italie vaincra et vivra, parce qu’elle a quitté le prêtre, et qu’elle marche avec l’Europe. L’Irlande va s’enfonçant, parce qu’elle reste avec le prêtre, c’est-à-dire hors de l’Europe; elle a mis sa vie en ce qui est mort. La Pologne n’est pas morte; vivante, elle est dans le sépulcre, et elle n’en sortira pas tant qu’elle ne comprendra pas sa contradiction intérieure, qui neutralise sa force et l’isole du monde vivant. Peuple d’esprit héroïque et d’un libre esprit, elle se croit catholique; elle l’est, non de nature, mais de volonté, contre la Russie. Le catholicisme est justement la négation de l’individualité héroïque, qui est le fonds des Polonais.
Le pape et La Quotidienne leur ont dit plus de dix fois et avec raison: «Si vous êtes catholiques, obéissez, soumettez-vous, portez le joug de la Russie.»
M. de Montalembert, dans sa défense juvénile et chaleureuse de la Pologne (1833), a dit un mot bien étourdi, que l’empereur Nicolas eût payé fort cher. Il rapproche la gloire polonaise de celle de la Vendée. Assimilation inexacte autant qu’imprudente. La Vendée, c’est la guerre civile. La Vendée, c’est le Français frappant la France par derrière, pendant que toute l’Europe vient l’attaquer par devant. Rien de semblable dans la lutte légitime, loyale, héroïque, de l’infortunée Pologne contre l’étranger, contre la Russie.
Celle-ci, sous Alexandre, le père de la Sainte-Alliance, ous l’influence de Mme de Krudener, de M. de Maistre, avait vu dans le haut clergé polonais l’un des meilleurs instruments de l’obscurantisme. Les évêchés furent multipliés bien au delà de ce que comportait une si faible population, et rétribués énormément. Chaque évêque touchait par an soixante mille florins polonais, un cent huit mille, et le primat cent vingt mille. Quant au clergé inférieur, on le flattait en fermant les yeux sur sa prétention de ne point reconnaître les tribunaux ordinaires.
Autant l’esprit d’indépendance politique et de nationalité était réprimé durement, autant on ménageait l’indépendance ecclésiastique. On laissait le clergé régler ses affaires lui-même, de concert avec Rome. Bien plus, on lui avait livré le ministère des cultes et de l’instruction publique, où siégeait l’archevêque primat, avec deux évêques. La maison même de Constantin était un centre de bigotisme. Sa femme était le soutien de la congrégation de l’Agneau de Dieu. L’abrutissement de la Pologne semblait l’œuvre commune où s’entendaient parfaitement la tyrannie militaire et l’obscurantisme religieux.
Dans la grande affaire du jugement de la haute cour, la Russie comptait sur la voix des huit évêques qui y siégeaient. Ils auraient pu alléguer leur caractère pour se dispenser de juger. Ils jugèrent, et, suivant le torrent de l’opinion publique, déclarèrent comme les autres juges que les accusés n’étaient pas coupables en ce qui touchait la Pologne.