Ce terrorisme théâtral est un moyen de la Russie. On l’a vu par l’horreur de Kronstadt, étalée en spectacle au lieu le plus fréquenté, par-devant l’Europe. On ne l’a vu que de trop cette année, le 20 juillet 1851, quand le bruit s’étant répandu qu’il y aurait quelques grâces, quatre prisonniers, en réponse, furent sur-le-champ exécutés.
Parfois le gouvernement russe a paru prendre plaisir à donner pour tels de ses actes des apologies ironiques. Par exemple, en 1842, il a fait dire à Rome, et peut-être dans d’autres cours, que, s’il avait pris les biens de l’Église polonaise, c’était, pour les mieux administrer dans l’intérêt de l’Église; et que, quant aux enlèvements d’enfants dont on avait tant parlé, il ne les avait enlevés que par charité.
C’est toujours par charité qu’on enlève encore les enfants des juifs. Outre les grandes razzias que l’État en fait, les Cosaques en volent sans cesse, en font commerce et marchandise, les vendent à juste prix.
La charité impériale tient toujours sous le coup d’une profonde terreur les mères polonaises. Elles en craignent de nouveaux coups.
Ce fut au mois de mars 1832, au moment de la plus violente fureur de l’empereur, lorsqu’il ordonnait la transplantation de tant de familles, c’est alors qu’il fit saisir (c’est le mot dont se sert le conseil d’administration) les enfants mâles, vagabonds, orphelins, et pauvres, de sept ans à seize. L’ordre vint directement par l’aide de camp Tolstoï.
Paskevitch, dans son règlement, s’exprime différemment; avec deux lettres il change tout, changement qu’il n’aurait pas fait sans l’autorisation de l’empereur: il dit OU non pas et; il dit orphelins OU pauvres; différence bien cruelle, puisque dès lors on pouvait enlever des enfants non orphelins qui auraient des parents pauvres.
Le gouvernement de Varsovie, affichant cet ordre barbare, ajouta, pour adoucir et diminuer la fermentation publique, ces mots étrangers au texte: les enfants privés d’asile.
En réalité, on n’en enleva pas moins, en général, les enfants de parents pauvres, et malgré les violentes et terribles réclamations de leurs parents.
La scène fut effroyable. Après plusieurs convois d’enfants enlevés de nuit, le 17 mai 1832, on en fit partir un de jour. Les mères couraient après les charrettes en se déchirant le sein; plusieurs se jetèrent sous les roues; on les écarta à force de coups. Le 18, on enleva encore une foule de petits enfants qui travaillaient ou vendaient dans les rues. Le 19, on vida des écoles paroissiales. Ces pauvres petits, enlevés ainsi, mouraient comme des mouches sur tout le chemin. Quand ils étaient trop faibles pour continuer, on les laissait sur la route. Les gens du pays trouvaient là le corps de ces innocents avec leur pain à côté, qu’ils n’avaient pas eu la force de toucher.