Enfin, l’empereur ajoute que les nobles de la seconde classe, non propriétaires, seront mis à part, enrôlés parmi les Cosaques, sans rapport avec les colonies de leurs compatriotes.
Ce règlement épouvantable n’a pas été transitoire; il servit et sert de base à des mesures fixes qui font frémir l’humanité.
A la conscription française, qui prenait les hommes au sort, on a substitué l’horreur du recrutement russe, où l’homme est choisi, désigné au caprice du maître et des agents publics. Qu’on juge si les hommes suspects d’énergie, de polonisme, sont épargnés dans cette opération clairvoyante et partiale. Ils s’en vont ainsi au Caucase, et, selon l’aveu de Paskevitch ils n’en reviennent jamais. La Russie a trouvé là comme un horrible cautère par où elle fait écouler le meilleur sang de la Pologne, sa virilité et sa force. Elle la tient faible, malade toujours, comme après la saignée.
Toutes les rigueurs de ce système ont porté sur la seconde classe, celle des nobles paysans, classe essentiellement militaire, et qui forme, plus que les bourgeois des villes, le vrai Tiers-État de Pologne. D’abord on les a abaissés au rang des paysans soi-disant libres de la Russie (odnodwortzi); puis on a trouvé moyen de leur faire payer quatre fois pour une le tribut du sang. Tous les autres sujets de l’empire ne subissent le recrutement que tous les deux ans, et eux tous les ans. Les autres donnent cinq hommes sur mille, et eux ils en donnent dix. Ainsi, leur charge est quadruplée. Cette classe infortunée, environ d’un million d’âmes, ne résistera pas à la continuité de cette saignée horrible. On m’assure cependant que cette année (1851) l’empereur trouve la chose trop lente, et qu’on avise aux moyens de les transporter en masse dans les solitudes du midi de la Russie.
Ce qui restait à la Pologne, le statut de 1832, a été brisé par l’empereur même. Il a, dans les années suivantes, entrepris une transformation totale du pays. A la division polonaise des palatinats il a substitué la division russe des gouvernements, la monnaie russe à la monnaie polonaise, la division russe des poids et mesures à la division décimale et métrique que suivaient les Polonais, le vieux calendrier Julien au calendrier moderne du bon sens et de la science. Il a essayé, enfin, d’effacer la langue polonaise! la supprimant dans les administrations, destituant les fonctionnaires qui ne savaient pas le russe, imposant la langue russe dans les écoles polonaises, défendant à la jeunesse de parler sa propre langue! Quelques étudiants de Wilna se réunissaient en cachette pour parler entre eux polonais. Surpris, enlevés, liés à la queue des chevaux cosaques, les voilà soldats pour la vie!
C’est là, je l’avoue, ce qui me paraît l’entreprise la plus énorme, la plus monstrueusement barbare et la plus dénaturée. La langue, notre chère langue maternelle, à chacun de nous, celle dont chaque mot, chaque son, rappelle l’accent de la patrie, nous rend toutes les émotions de notre vie, notre berceau, nos amours. Ah! l’arracher de nos cœurs, c’est nous arracher de nous-mêmes. Il me semble que, pour les personnes que nous avons aimées, perdues, l’intonation des mots habituels n’est pas ce qui nous reste le moins enfoncé dans le souvenir, plus que les traits du visage, plus que le geste et le mouvement; ce que j’ai le plus gardé de mon père, avec qui j’ai vécu quarante-huit ans de ma vie, c’est sa voix... Je tressaille quand je crois encore qu’il est là, qu’il me parle et me dit: «Mon fils!»
Oui, tout le cœur est dans la langue; la famille y est, l’amour, le pays. Chacune des grandes nations a mis le meilleur d’elle-même dans sa parole et son verbe. L’héroïque langue polonaise, toute vibrante d’intonations fortes, fait sentir à celui même qui ne sait pas le sens des mots la majesté de l’ancienne République, et reproduit au cœur ému toute la gloire de son histoire. On y entend rouler la voix mâle des héros.
Le russe sonne agréablement, c’est une langue douce, flatteuse; il tient des langues mélodieuses du Midi. L’imposer à la Pologne, c’est changer en un point bien grave le caractère national, c’est l’affaiblir et l’énerver.
Je croirais volontiers, au reste, qu’en cette défense barbare ce qu’on voulait le plus, c’était d’outrager la Pologne, d’attrister son âme jusqu’à la mort, de la percer au cœur même, au point le plus vulnérable où elle pouvait souffrir.
C’est à ce temps que l’empereur faisait retentir l’Europe du discours insultant, furieux, qu’il avait lancé à la face des magistrats de Varsovie. Il ne négligeait rien pour mériter le nom d’homme impitoyable. La princesse Sangusko étant venue pour prier pour son jeune mari, qui partait pour la Sibérie, l’empereur se fit donner la sentence, et de sa main ajouta: «A pied.»