Maintenant il la tenait dans la main, cette Pologne; il la regardait de l’œil dont regarde l’ours, mangeur de miel, dans les forêts du Nord, quand il tient empoignée une abeille au creux de sa patte velue. Lui tirera-t-il une aile ou bien l’autre, ou un des membres? Il ne veut pas l’étouffer, mais qu’elle expire lentement.

La première opération fut d’assommer les prisonniers qui ne voulaient pas se faire Russes. Nous avons dit la boucherie de Kronstadt: à chaque homme, huit mille coups! Comme on meurt vers quatre mille, on avait l’attention de guérir les patients, pour rendre l’exécution possible: elle se faisait en plusieurs fois.

Ceux qui se laissaient faire Russes, on les menait au Caucase, on les plaçait aux avant-postes. Les Tcherkesses, excellents tireurs, en avaient fait bientôt justice.

L’empereur fut quelque peu dérangé dans ces jouissances par les faibles, froides et lâches représentations des gouvernements anglais et français. Il savait parfaitement que l’Angleterre, traînant son boulet industriel (boulet d’or, mais non moins pesant), ne voulait et ne pouvait rien; encore moins Louis-Philippe, humble devant Nicolas et roi à genoux. Grimace des deux côtés. Une grimace répondit. Il dit qu’il donnait aux vaincus une constitution nouvelle. Cet acte n’était rien de plus que l’anéantissement de la Pologne. Ceux qui réclamaient pour elle se tinrent satisfaits.

Dans le statut de février 1832, la Pologne devient une simple division de l’empire russe. La couronne polonaise ne se prend plus qu’à Moscou. Plus de liberté individuelle ni de liberté de la presse. Plus de diète. Des juges révocables à volonté. Toutes les places accessibles aux Russes. Plus de responsabilité des ministres. Plus d’armée spécialement polonaise. La confiscation rétablie. L’exil hors de la Pologne, c’est-à-dire en Sibérie, etc., etc.

Quel que fût cet acte étrange, l’empereur semble avoir été indigné de conserver une ombre de constitution. Les états provinciaux qu’il substituait à la diète lui semblaient une énorme, une intolérable concession. En l’accordant à l’Europe, il voulut braver l’Europe. Et, un mois après, en mars, il fit commencer l’exécution des deux mesures effroyables, la transplantation des familles et les enlèvements d’enfants.

Dans un seul gouvernement, celui de Podolie, ordre de transplanter cinq mille familles (vingt-cinq ou trente mille âmes) d’insurgés amnistiés ou de personnes suspectes; ordre de les transplanter sur la ligne du Caucase, sur les terres incultes et fiévreuses, à deux pas de l’ennemi.

La réponse du gouverneur de Podolie est intéressante.—Il y a, dit-il, trois classes de nobles: les nobles propriétaires, les nobles domestiques, laboureurs et ouvriers,—enfin les nobles des villes, bourgeois, avocats, etc. Il est bien essentiel de ne pas s’en tenir à la première, mais de prendre dans les deux autres, «de dépeupler le pays de ces gens-là».

Cet appel d’exécrable flatterie à la férocité impériale est parfaitement entendu. Dans sa lettre du 6-18 avril 1832, le ministre de l’intérieur répond que Sa Majesté a sanctionné ces règlements, ajoutant de sa main: «Ils serviront non seulement pour la Podolie, mais pour tous les gouvernements occidentaux. On n’enverra que les gens capables de travailler; leurs familles pourront être envoyées plus tard.»

Ainsi ils s’en iront seuls, séparés des leurs; la femme et les enfants restent pour mourir de faim en Pologne, et l’homme va mourir au Caucase.