Cela caractérise la lutte et en dit le résultat. Oui, la Pologne est un esprit, et elle n’a contre elle qu’un corps. La force barbare et cruelle qui la tient dans ses tenailles peut tout, sauf devenir un esprit. Elle reste brutalité, matière, et le devient de plus en plus. Pour l’absorption d’une âme, il faudrait qu’elle fût une âme, et cela lui est interdit.

Maintenant il faut écarter toute poésie, dire positivement, platement, la plate réalité, dire bassement les choses basses.

Quelle est la véritable puissance qui poursuit la destruction de la Pologne? L’empereur seul? Plût au ciel! Un individu se lasse. La Russie? Nullement: aujourd’hui elle ne ressent guère que de la pitié.

Non, cette puissance de mort n’est ni un homme, ni un peuple; c’est la boue organisée qu’on appelle administration: c’est la masse d’intrigants, de parvenus étrangers, insectes des marais du Nord, qui grouillent autour de l’empereur.

La Pologne est une affaire. Voilà le secret.

Des milliers d’hommes, bureaucrates, gens de police, et fonctionnaires de toute sorte, militaires, demi-militaires (comme il y en a tant en Russie), tout cela est engagé dans l’affaire, ou par des places lucratives, ou par les confiscations. L’empereur est bon, et il sait récompenser ses serviteurs. L’un d’eux, Adam de Wurtemberg, s’est fait donner par son maître la maison de sa mère vivante. Il a mis sa mère à la porte. Il a fait cribler de boulets la maison de sa grand’mère, octogénaire malade, qu’on ne pouvait transporter.

La proie augmente la faim, les mangeurs se multiplient quand l’appât abonde. La mort et la destruction, ces forces qu’on croirait négatives, se sont trouvées créatrices; elles ont eu une exécrable fécondité, elles ont fait une génération de reptiles et de vers rongeurs. Et la Russie, maintenant est enveloppée de cette vermine. On lui donne incessamment de la Pologne à dévorer.

Courez donc, vers affamés, intrigants de toute race, courez à cette curée! Le fils du pope, qui saura lire, écrire, verbaliser, aura place dans la police. Le jeune homme, petit noble, corrompu dès les écoles, avide, ambitieux, prêt à tout, saura bien se faire une case dans les monstrueux bâtiments des administrations centrales de Saint-Pétersbourg. S’il est bas, sans cœur, il montera vite. L’avancement est très rapide. Plusieurs des hauts fonctionnaires de l’empire n’ont pas trente ans. S’ils peuvent approcher du maître, s’ils trouvent jour à flatter le seul côté où on le prenne, la fureur, leur fortune est faite. A eux d’éveiller sans cesse cette fureur au nom de sa gloire, d’entretenir dans un homme placé à cette hauteur fatale le vertige, la fausse poésie qu’on trouve à s’imaginer qu’on a pu détruire un peuple.

Ces gens-là ne manqueront jamais d’ukases nouveaux à proposer. La violence de l’empereur est pour eux un fonds excellent qu’ils exploitent; jour et nuit ils y travaillent. Ils y trouvent fortune, honneurs, positions éminentes, avancement subit et brusque qui franchit tous les degrés.

Reportons-nous au moment de la première fureur de l’empereur, quand il tint la Pologne vaincue dans sa main. Une Pologne réduite à trois millions d’hommes avait osé lever l’épée sur une Russie de cinquante. Ces insolents Polonais, un Dembinski, par exemple, avaient si peu respecté la puissance impériale, qu’avec quelques poignées d’hommes ils se promenaient en long, en large, à travers les armées russes, sans qu’on pût les arrêter.