Comment se fait-il que les Polonais n’aient pas entrepris ce simple travail, de réunir, d’imprimer le texte trop significatif de ces effroyables lois, d’élever à leur ennemi ce grand monument funèbre qui l’aurait mieux caractérisé que toute déclamation? Un conquérant tartare se plut à élever à sa gloire une pyramide de cent mille têtes de morts dans la plaine de Bagdad. Combien plus magnifique le monument que nous proposons, construit de milliers de lois meurtrières! Quel superbe trophée de la Mort!
Ne comparez rien à ceci.
L’ancienne Rome crut avoir détruit le nom juif. Et elle ne fit que le disperser par toute la terre. L’expulsion des juifs d’Espagne n’a pas amené leur destruction.
La Convention, dans un moment de péril et de fureur, poussée par toute l’Europe, attaquée par derrière par l’insurrection vendéenne, jura l’extermination de la Vendée. La Vendée a subsisté, et c’est un des pays les mieux peuplés de la France.
L’entreprise de Louis XIV pour convertir ou détruire les protestants présente plus d’analogie avec la destruction polonaise. Nous y trouvons, comme en Russie, un code immense de lois combinées pour la proscription. Pourtant la différence est grande. Il n’y a pas là les razzias tartares qu’on a faites sur la Pologne, les transplantations meurtrières de races et de familles. Aussi non seulement les protestants émigrés ont subsisté en Europe, mais ils ont duré et fleuri en France, dans tous les métiers d’argent: ils en prêtent aujourd’hui aux fils de leurs persécuteurs.
Non, rien ne ressemble à ceci, rien. Ni les lois, ni l’épée, n’auraient pu accomplir l’opération gigantesque d’une destruction si terrible. Deux exemples seulement pouvaient mettre sur la voie des moyens plus efficaces pour arriver à ce but.
En Irlande, on a vu un peuple qui par l’excès des misères, sans perdre sensiblement sa population, dégénérait, se fondait, s’effaçait entièrement. Des hommes restaient encore, la race n’existait plus.
En France, aux dernières années de Napoléon, toute la population active étant enlevée régulièrement par la guerre, on a vu la taille baisser. Encore quelques années d’un tel système, et la race aurait changé. Un peuple qui n’est plus renouvelé que par les infirmes, les rachitiques, les malades, doit peu à peu s’affaisser. Comme nombre, il peut rester le même; comme force, comme efficacité, il a bientôt disparu.
Voilà des exemples, voilà des leçons. En réunissant ces moyens, nous pouvons faire quelque chose dans ce grand art de la mort. Mettons ensemble la misère de l’Irlande, le recrutement de Napoléon, le fameux code des suspects pris aux lois de la Terreur ou à celles de Louis XIV; joignons à tous ces moyens occidentaux le grand moyen oriental, les brusques transplantations d’hommes sous des climats ennemis, il y aura bien du malheur si le polonisme résiste à ces moyens combinés.
Le polonisme, mot nouveau, qui désigne moins une race qu’un esprit. La Pologne n’est plus un peuple dans la pensée des destructeurs, c’est une idée, c’est une âme mauvaise, c’est une perversion de l’intelligence, quelque chose comme une hérésie.