Ce qui l’a encouragé dans ses prodigieuses excentricités, il faut le dire, c’est de se voir seul en ce monde, toute force morale se trouvant, dans cette période, affaiblie ou ajournée.

Le pontificat du passé, Rome s’était avilie, le pape n’osant plus agir que comme petit prince italien.

Le pontificat du présent, la France s’était oubliée dans son anglomanie industrielle et sous sa royauté bourgeoise.

Rome, toutefois, il faut l’avouer, n’a pas péri uniquement par la faiblesse personnelle des papes, mais par une conséquence logique des doctrines catholiques. Ces doctrines ne sont autre chose que l’obéissance. Rome l’a constamment enseignée. Non seulement en 1831, quand la Pologne mourante lui tendait la main, elle l’a envoyée au tzar; mais, en 1832, elle a flétri la révolution polonaise, enjoint aux Polonais d’obéir à leur bourreau.

Rome, en échange de cette lettre, croyait obtenir du tzar qu’il recevrait un nonce à Saint-Pétersbourg. Loin de là, il commença brusquement la guerre au pape (1833), ordonna la conversion subite des Grecs-Uniates, sujets de l’Église latine. Le procédé était simple. On entourait le village, on knoutait le prêtre et on l’enlevait. Le pope, le fouet à la main, passant en revue sur la place son troupeau tremblant, menaçait, battait. On enfermait les obstinés dans des étuves pleines de la fumée du bois vert. La Grâce opérait sur-le-champ au moyen de l’asphyxie. Tous alors se trouvant d’accord, on les consignait dans l’église, et, le bâton haut, on leur fourrait l’eucharistie dans la bouche.

La plus terrible de ces dragonnades se passa hors de la Pologne, dans les colonies militaires, dans les solitudes de la Russie où elles sont établies. Les récalcitrants y furent mis, et sous le prétexte de discipline militaire, écrasés de coups, n’ayant pas même la consolation du martyre religieux, tués, non comme catholiques, mais comme des soldats rebelles.

Cependant, en grand triomphe on proclama la conversion. Miracle visible. Le clergé, pleurant de joie, demande sa réunion à l’Église de Moscou. L’empereur daigne l’accorder. Son journal officiel, dans un article édifiant, chante un hosannah pieux: «Heureuse réunion! s’écrie-t-il, et qui n’a point coûté de larmes! On n’y a employé que la douceur, la persuasion!»

A cela que disait le pape? Si fier contre la Prusse dans les affaires de Cologne, il restait humble et tremblant devant la Russie. Il gémissait à huis clos, dans un consistoire secret. Mais, en public, il accueillait le jeune fils de l’empereur. A peine, en 1842, quand le tzar prend les églises et les biens ecclésiastiques, à peine le pape hasarde-t-il, toujours en consistoire secret, une plainte respectueuse, et encore, dans cette plainte, il flétrit de nouveau la révolution polonaise, et l’appelle rébellion.

Aux timides paroles du pape, qui circulaient dans l’Europe, spécialement par les journaux semi-officiels du gouvernement français, l’empereur avait répondu d’avance par des actes, à la façon barbare, d’une manière aussi cruelle qu’habile. Pour prouver son christianisme, établir qu’il était un ferme et rude chrétien, il lançait son ukase exterminateur contre les juifs.

Telle est la logique féroce qui pourtant frappa les esprits dans ces sauvages contrées. «Comment douter que l’empereur ne soit croyant et pieux, quand on le voit crucifier ceux qui crucifièrent le Christ?»