Il établit ainsi la gloire de sa piété, à bon marché, in anima vili, dans la personne de ceux que personne ne défendait, que personne ne plaignait. Les Allemands, qui, dans mainte ville, poursuivaient les juifs à coups de pierres, conçurent dès lors beaucoup d’estime pour l’empereur de Russie.
L’ukase paraît un matin. L’empereur vient de découvrir (ce qu’on savait de tout temps) que les juifs de Pologne, exclus de toute industrie, vivent de brocantage et de contrebande. Ordre de les transporter sur-le-champ au fond de la Russie. Il n’y eut jamais une telle désolation depuis la ruine de Jérusalem. Nul délai. Les Cosaques arrivent. Voilà leurs effets dans la rue... «Allons, en avant! détalez... Il faut partir, l’ordre est tel... Pas un jour, pas une heure...» Vieillards, femmes, petits enfants, ils partent, ils se traînent. Le soldat presse derrière et pique au besoin. Ils tombent épuisés, affamés. On les laisse sans secours crever là, comme des chiens. La femme défaille et se meurt; le mari doit continuer.
Est-ce assez? non. Les survivants, dans leurs nouvelles demeures, voient commencer pour eux une horrible persécution, la conscription des enfants! On les enlève, à six ans, faibles et tendres encore, pour le service militaire ou pour la marine. Mais la race juive, de longue date étrangère au service militaire, y est absolument impropre. Tous ces enfants meurent. Le juif ne vit pas soldat.
L’empereur a bien calculé. Cette cruelle exécution a été fort populaire. Les paysans russes et polonais détestent les juifs. Ils ne réfléchissent pas que si cette race infortunée fait des métiers odieux, on ne lui en laisse pas d’autres. Le génie qu’ont montré aux derniers temps tant de juifs de diverses contrées, la beauté orientale de leur race, leurs femmes, les plus belles du monde, tout doit faire regretter les moyens sauvages d’extermination qu’on emploie contre eux en Russie.
L’empereur, ici, flattait le peuple. Et il l’a flatté encore en réduisant, d’une fois, toute la noblesse du royaume de Pologne de cinquante mille familles à cinq mille. Peu de temps après, il lançait son fameux ukase du 2 avril 1842, pour l’affranchissement des serfs de Russie.
L’affranchissement nominal et la prétendue liberté des serfs de la couronne n’avaient rien de bien tentant pour les serfs des nobles. Les premiers, à la vérité, exercent tout métier qui leur plaît; mais l’agent impérial les tient sous une férule plus dure que celle d’aucun maître. La vénalité de cet agent, qu’il faut satisfaire sans cesse, leur fait regretter le servage.
Que voulait vraiment l’empereur, en provoquant, par l’ukase de 1842, les seigneurs à contracter avec leurs paysans, pour en faire de prétendus libres, c’est-à-dire pour les faire passer sous le bâton impérial?
Il voulait faire peur aux nobles.
L’affranchissement réel ne peut se faire par ceux-ci qu’en donnant aux paysans, avec la liberté, une large part de terre. Celle-ci, mieux cultivée, leur rendrait aisément un revenu égal à celui qu’ils auraient perdu. Plusieurs le pensent et le disent, et pourtant n’osent rien faire. Ils prétendent connaître au vrai la pensée de l’empereur, sa jalousie sur cette question. Ils assurent qu’il s’irriterait d’être obéi là-dessus, qu’il jugerait fort suspects ceux qui, prenant au sérieux sa parole officielle, commenceraient ce grand mouvement. Un auteur grave, Tolstoï, dit qu’en certaines provinces les paysans supposaient que les princes et les nobles avaient au ciel d’autres patrons que les leurs, un Dieu à part, Dieu de richesse, qui leur prodiguait les biens. Dans la famine et l’hiver de 1845-1846, les paysans d’Esthonie, Livonie et Courlande se convertirent en grand nombre pour avoir quelques secours. Seulement ils supposaient qu’embrassant la foi de l’empereur, passant au dieu de richesse, ils acquéraient la propriété de la terre qu’ils cultivaient. L’empereur fut obligé d’arrêter ces conversions trop rapides. Nous tenons ces détails de personnes qui les ont recueillis sur les lieux mêmes, à Riga et Dorpat.
L’empereur trembla de se voir à la tête d’une immense jacquerie, communiste et religieuse.