Il recula devant l’accomplissement de ce que ses prétentions spirituelles et son appel à l’affranchissement semblaient le conduire à vouloir. Un pas de plus, peut-être, il devenait un Messie des serfs. On sait par les nombreux exemples des histoires de l’Orient combien l’étincelle fanatique gagne vite dans ces masses aveugles. Elles auraient adoré, suivi celui qui, par le massacre, leur eût à la fois donné la propriété et la liberté.
Donc, l’empereur recula. Il se rapprocha des nobles, qu’il avait naguère menacés.
Et maintenant, les deux partis, tzar et noblesse, sont en face, n’agissant pas, n’osant agir, se terrifiant l’un l’autre, comme deux araignées en observation qui ne savent bien si elles sont amies ou ennemies, et si l’une et l’autre, en se regardant ne songent pas à se dévorer.
X
DU TZAR, COMME PAPE ET COMME DIEU.—ON LE PROPOSE POUR PAPE UNIVERSEL
Le paysan russe, qui voit dans son catéchisme le nom de l’empereur imprimé en grandes lettres comme celui de Dieu, tandis que celui de Jésus est en lettres minuscules, se fait, sans doute, une idée très haute de la puissance impériale. Il y lit que l’empereur est une émanation de Dieu. Qu’est-ce qu’une émanation? S’il s’informe auprès du pope ou de l’employé impérial (fils de pope ordinairement), on lui dit qu’en effet l’esprit de Dieu doit être dans l’empereur, puisque le tribunal ecclésiastique, qui tient lieu de patriarche, le reconnaît pour chef et juge de l’Église, puisqu’il choisit les évêques. C’est à lui directement que les fonctionnaires civils et militaires de l’empire attestent chaque année, par certificats, qu’ils ont rempli exactement leurs devoirs religieux.
Grande est la surprise de ce paysan, s’il va à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et qu’il y voie l’empereur. Quoi! c’est là une émanation? Quoi! ce personnage religieux dont dépendent les évêques est un officier avec l’uniforme serré et la tenue raide de tout autre militaire russe?
Selon une tradition, peut-être peu fondée en fait, mais très digne d’attention, comme toute tradition populaire, un soldat voyant l’empereur pour la première fois et devant prêter serment, aurait refusé de le faire, ne pouvant croire, disait-il, que ce militaire pût être vraiment l’empereur.
Le Russe a naturellement une idée noble, douce et sainte du pouvoir souverain. Il suppose que celui qui tient ici-bas la place du Père du monde est un père aussi (batouska). Et ce nom de père qu’il adresse à l’empereur, contient pour lui l’idée de pontife et de juge.
Le tzarisme moderne, modelé par Pierre-le-Grand et ses successeurs sur le despotisme prussien, avec toute son escorte de soldats et de bureaucrates, ne répond aucunement à l’idée patriarcale que le Russe a au fond du cœur.