Robespierre prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit que l'abbé Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des renseignements.
D'autres membres de l'Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces. Un député du clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à l'une des femmes. Elle se mit en colère, et dit: «Je ne suis pas faite pour baiser la patte d'un chien.» Un autre député, militaire, décoré de la croix de Saint-Louis, entendant dire à Maillard que le grand obstacle à la constitution était le clergé, s'emporta, et lui dit qu'il devrait subir sur l'heure une punition exemplaire. Maillard, sans s'épouvanter, répondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assemblée, que sans doute le clergé ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s'impatientaient, craignaient pour leur orateur; le bruit courait parmi elles qu'il avait péri. Il sortit, et se montra un moment.
Maillard, reprenant alors, pria l'Assemblée d'inviter les gardes du corps à faire réparation pour l'injure à la cocarde.—Des députés démentaient... Maillard insista en termes peu mesurés:—Le président Mounier le rappela au respect de l'Assemblée, ajoutant maladroitement que ceux qui voulaient être citoyens pouvaient l'être de leur plein gré... C'était donner prise à Maillard; il s'en saisit, répliqua: «Il n'est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. Et, s'il était, dans cette auguste Assemblée, quelqu'un qui s'en fît déshonneur, il devrait en être exclu.» L'Assemblée frémit, applaudit: «Oui, nous sommes tous citoyens.»
À l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des gardes du corps. Les femmes crièrent: «Vive le roi! vivent messieurs les gardes du corps!» Maillard, qui se contentait plus difficilement, insista sur la nécessité de renvoyer le régiment de Flandre.
Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l'Assemblée n'avait rien négligé pour les subsistances, le roi non plus; qu'on chercherait de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en paix.—Maillard ne bougeait, disant: «Non, cela ne suffit pas.»
Un député proposa alors d'aller représenter au roi la position malheureuse de Paris. L'Assemblée le décréta, et les femmes, se prenant vivement à cette espérance, sautaient au cou des députés, embrassaient le président, quoi qu'il fît. «Mais où donc est Mirabeau? disaient-elles encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau!»
Mounier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route avec la députation et une foule de femmes qui s'obstinaient à le suivre. «Nous étions à pied dans la boue, dit-il; il pleuvait à verse. Nous traversions une foule mal vêtue, bruyante, bizarrement armée.» Des gardes du corps faisaient des patrouilles, et passaient au grand galop. Ces gardes, voyant Mounier et les députés, avec l'étrange cortége qu'on leur faisait par honneur, crurent apparemment voir là les chefs de l'insurrection, voulurent dissiper cette masse, et coururent tout au travers. Les inviolables échappèrent comme ils purent, et se sauvèrent dans la boue. Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec eux il était sûr d'être respecté!
Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques témoins[3]. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois heures à huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des huées, quand passait l'uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des pierres.
On avait trouvé le roi; il était revenu de Meudon sans se presser. Mounier, enfin reconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au roi de la misère de Paris, aux ministres de la demande de l'Assemblée, qui attendait l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et autres articles constitutionnels. Le roi cependant écoutait les femmes avec bonté. La jeune Louison Chabry avait été chargée de porter la parole; mais, devant le roi, son émotion fut si forte, qu'elle put à peine dire: «Du pain!» et elle tomba évanouie. Le roi, fort touché, la fit secourir, et, lorsqu'au départ elle voulut lui baiser la main, il l'embrassa comme un père.
Elle sortit royaliste, et criant: Vive le roi! Celles qui attendaient sur la place, furieuses, se mirent à dire qu'on l'avait payée; elle eut beau retourner ses poches, montrer qu'elle était sans argent; les femmes lui passaient au cou leurs jarretières pour l'étrangler. On l'en tira, non sans peine. Il fallut qu'elle remontât au château, qu'elle obtînt du roi un ordre écrit pour faire venir des blés, pour lever tout obstacle à l'approvisionnement de Paris.