Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'étaient surtout ceux qui, partis le soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour précédent. La première expédition, où les femmes dominaient; très-spontanée, très-naïve, pour parler ainsi, déterminée par les besoins, n'avait pas coûté de sang. Maillard avait eu la gloire d'y conserver quelque ordre dans le désordre même. Le crescendo naturel qu'on observe toujours dans de telles agitations ne permettait guère de croire que la seconde expédition se passât ainsi. Il est vrai qu'elle s'était faite sous les yeux de la garde nationale et comme de concert avec elle. Néanmoins il y avait là des hommes décidés à agir sans elle; plusieurs étaient de furieux fanatiques qui auraient voulu tuer la reine. Vers six heures du matin, en effet, ces gens de Paris, de Versailles (ceux-ci les plus acharnés), forcèrent les appartements royaux, malgré les gardes du corps, qui tuèrent cinq hommes du peuple; sept gardes furent massacrés.

La reine courut un vrai péril, et n'échappa qu'en fuyant dans la chambre du roi. Elle fut sauvée par la Fayette, qui accourut à temps avec les gardes françaises.

Le roi, paraissant au balcon, toute la foule criait: «Le roi à Paris!»

La reine fut forcée d'y paraître. La Fayette s'y présenta, et, s'associant à son péril, lui baisa la main. Le peuple, surpris, attendri, ne vit plus que la femme et la mère, et il applaudit.

Chose curieuse! les politiques, les fortes têtes, ceux particulièrement qui voulaient faire le duc d'Orléans lieutenant général, craignaient extrêmement la translation du roi à Paris. Ils croyaient que c'était pour Louis XVI une chance de redevenir populaire. Si la reine (tuée ou en fuite) ne l'eût pas suivi, les Parisiens se seraient très-probablement repris d'amour pour le roi. Ils avaient eu de tout temps un faible pour ce gros homme qui n'était nullement méchant, et qui, dans son embonpoint, avait un air de bonhomie béate et paterne, tout à fait au gré de la foule. On a vu plus haut que les dames de la halle l'appelaient un bon papa; c'était toute la pensée du peuple.

Le roi avait mandé l'Assemblée au château. Il n'y eut pas quarante députés qui se rendirent à cet appel. La plupart étaient incertains, et restaient dans la salle. Le peuple, qui comblait les tribunes, fixa leur incertitude; au premier mot qui fut dit d'aller siéger au château, il poussa des cris. Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude de couvrir d'un langage fier son obéissance au peuple, dit «que la liberté de l'Assemblée serait compromise, si elle délibérait au palais des rois, qu'il n'était pas de sa dignité de quitter le lieu de ses séances, qu'une députation suffisait.» Le jeune Barnave appuya. Le président Mounier contredit en vain.

Enfin, l'on apprend que le roi consent à partir pour Paris; l'Assemblée, sur la proposition de Mirabeau, décide que, pour la session actuelle, elle est inséparable du roi.

Le jour avance. Il n'est pas loin d'une heure... Il faut partir, quitter Versailles... Adieu, vieille monarchie!

Cent députés entourent le roi, toute une armée, tout un peuple. Il s'éloigne du palais de Louis XIV, pour n'y jamais revenir.

Toute cette foule s'ébranle, elle s'en va à Paris, devant le roi et derrière. Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent, à pied, à cheval, en fiacre, sur les charrettes qu'on trouve, sur les affûts des canons. On rencontra avec plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la ville affamée. Les femmes portaient aux piques de grosses miches de pain, d'autres des branches de peuplier, déjà jaunies par octobre. Elles étaient fort joyeuses, aimables à leur façon, sauf quelques quolibets à l'adresse de la reine. «Nous amenons, criaient-elles, le boulanger, la boulangère, le petit mitron.» Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais mourir de faim, ayant le roi avec soi. Toutes étaient encore royalistes, en grande joie de mettre enfin ce bon papa en bonnes mains; il n'avait pas beaucoup de tête, il avait manqué de parole; c'était la faute de sa femme; mais, une fois à Paris, les bonnes femmes ne manqueraient pas, qui le conseilleraient mieux.