Que devint Rose Lacombe? Chose étrange! cette femme violente eut, comme la plupart des terroristes du temps, un jour de faiblesse et d'humanité qui faillit la perdre. Elle se compromit fort en essayant de sauver un suspect. C'est le moment tragique de mars 94. Elle demanda un passe-port, comme actrice, engagée au théâtre de Dunkerque.
En juin 94, nous la retrouvons assise à la porte des prisons, vendant aux détenus du vin, du sucre, du pain d'épice, etc., etc., position lucrative, qui, par la connivence des geôliers, permettait de vendre à tout prix. On n'eût pu reconnaître la fougueuse bacchante de 93. Elle était devenue une marchande intéressée; du reste, douce et polie.
[XIII]
THÉROIGNE DE MÉRICOURT (89-95).
Il existe un fort bon portrait gravé de la belle, vaillante, infortunée Liègeoise, qui, au 5 octobre, eut la grande initiative de gagner le régiment de Flandre, de briser l'appui de la royauté, qui, au 10 août, parmi les premiers combattants, entra au château l'épée à la main, et reçut une couronne de la main des vainqueurs.—Malheureusement ce portrait, dessiné à la Salpêtrière, quand elle fut devenue folle, rappelle bien faiblement l'héroïque beauté qui ravit le cœur de nos pères et leur fit voir dans une femme l'image même de la Liberté.
La tête ronde et forte (vrai type liégeois), l'œil noir, un peu gros, un peu dur, n'a pas perdu sa flamme. La passion y reste encore, et la trace du violent amour dont cette fille vécut et mourut,—amour d'un homme? non (quoique la chose semble étrange à dire pour une telle vie), l'amour de l'idée, l'amour de la Liberté et de la Révolution.
L'œil de la pauvre fille n'est pourtant point hagard; il est plein d'amertume, de reproche et de douleur, plein du sentiment d'une si grande ingratitude!... Du reste, le temps a frappé, non moins que le malheur. Les traits grossis ont pris quelque chose de matériel. Sauf les cheveux noirs serrés d'un fichu, tout est abandonné, le sein nu, dernière beauté qui reste, sein conservé de formes pures, fermes et virginales, comme pour témoigner que l'infortunée, prodiguée aux passions des autres, elle-même usa peu de la vie.
Pour comprendre cette femme, il faudrait bien connaître son pays, le pays wallon, de Tournai jusqu'à Liège, connaître surtout Liège, notre ardente petite France de Meuse, avant-garde jetée si loin au milieu des populations allemandes des Pays-Bas. J'ai conté sa glorieuse histoire au quinzième siècle, quand, brisée tant de fois, jamais vaincue, cette population héroïque d'une ville combattit un empire, quand trois cents Liègeois, une nuit, forcèrent un camp de quarante mille hommes pour tuer Charles le Téméraire. (Histoire de France, t. VI.) Dans nos guerres de 93, j'ai dit comment un ouvrier wallon, un batteur de fer de Tournai, le ferblantier Meuris, par un dévouement qui rappelle celui de ces trois cents, sauva la ville de Nantes, comment la Vendée s'y brisa pour le salut de la France. (Histoire de la Révolution.)
Pour comprendre Théroigne, il faudrait connaître encore le sort de la ville de Liège, ce martyr de la liberté au commencement de la Révolution. Serve de la pire tyrannie, serve de prêtres, elle s'affranchit deux ans, et ce fut pour retomber sous son évêque, rétabli par l'Autriche. Réfugiés en foule chez nous, les Liègeois brillèrent dans nos armées par leur valeur fougueuse, et marquèrent non moins dans nos clubs par leur colérique éloquence. C'étaient nos frères ou nos enfants. La plus touchante fête de la Révolution est peut-être celle où la Commune, les adoptant solennellement, promena dans Paris les archives de Liège, avant de les recevoir dans son sein à l'Hôtel de Ville.