Tout cela est oublié, même son Histoire d'Élisabeth. Mais ce qui ne le sera pas, c'est la grande initiative qu'elle prit pour la République le 17 juillet 1791.
[XVIII]
CHARLOTTE CORDAY.
Le dimanche 7 juillet, on avait battu la générale et réuni sur l'immense tapis vert de la prairie de Caen les volontaires qui partaient pour Paris, pour la guerre de Marat. Il en vint trente. Les belles dames qui se trouvaient là avec les députés étaient surprises et mal édifiées de ce petit nombre. Une demoiselle, entre autres, paraissait profondément triste: c'était mademoiselle Marie-Charlotte Corday d'Armont, jeune et belle personne, républicaine, de famille noble et pauvre, qui vivait à Caen avec sa tante. Pétion, qui l'avait vue quelquefois, supposa qu'elle avait là sans doute quelque amant dont le départ l'attristait. Il l'en plaisanta lourdement, disant: «Vous auriez bien du chagrin, n'est-il pas vrai, s'ils ne partaient pas?»
Le Girondin blasé après tant d'événements ne devinait pas le sentiment neuf et vierge, la flamme ardente qui possédait ce jeune cœur. Il ne savait pas que ses discours et ceux de ses amis, qui, dans la bouche d'hommes finis, n'étaient que des discours, dans le cœur de mademoiselle Corday étaient la destinée, la vie, la mort. Sur cette prairie de Caen, qui peut recevoir cent mille hommes et qui n'en avait que trente, elle avait vu une chose que personne ne voyait: la Patrie abandonnée.
Les hommes faisant si peu, elle entra en cette pensée qu'il fallait la main d'une femme.
Mademoiselle Corday se trouvait être d'une bien grande noblesse; la très-proche parente des héroïnes de Corneille, de Chimène, de Pauline et de la sœur d'Horace. Elle était l'arrière-petite nièce de l'auteur de Cinna. Le sublime en elle était la nature.
Dans sa dernière lettre de mort, elle fait assez entendre tout ce qui fut dans son esprit: elle dit tout d'un mot, qu'elle répète sans cesse «La paix, la paix!»
Sublime et raisonneuse, comme son oncle, à la normande, elle lit ce raisonnement: La Loi est la Paix même. Qui a tué la Loi au 2 juin? Marat surtout. Le meurtrier de la Loi tué, la Paix va refleurir. La mort d'un seul sera la vie de tous.