[XXVI]
LUCILE DESMOULINS (AVRIL 94).
L'Assemblée constituante avait ordonné qu'en chaque commune, dans la salle municipale où se faisaient les mariages, les déclarations de naissance et de mort, il y aurait un autel.
Les trois moments pathétiques de la destinée humaine se trouvant ainsi consacrés à l'autel de la Commune, et les religions de la famille unies à celles de la Patrie, cet autel fût bientôt devenu le seul, et la municipalité eût été le temple.
Le conseil de Mirabeau eût été suivi: «Vous n'aurez rien fait, si vous ne dé-christianisez la Révolution.»
Plusieurs ouvriers du faubourg Saint-Antoine, en 93, déclarèrent qu'ils ne croyaient pas leurs mariages légitimes, s'ils n'étaient consacrés à la Commune par le magistrat.
Camille Desmoulins, en 91, se maria à Saint-Sulpice selon le rite catholique; la famille de sa femme le voulut ainsi. Mais, en 92, son fils Horace étant né, il le porta lui-même à l'Hôtel de Ville, réclama la loi de l'Assemblée constituante. Ce fut le premier exemple du baptême républicain.
Le plus touchant souvenir de toute la Révolution est celui de son grand écrivain, le bon et éloquent Camille, de sa charmante Lucile, de l'acte qui les mena tous deux à la mort (et auquel elle contribua très-directement), la proposition si hardie, en pleine Terreur, d'un Comité de clémence.
Pauvre, disons mieux, indigent en 89, peu favorisé de la nature sous le rapport physique, et, de plus, à peu près bègue, Camille, par l'attrait du cœur, le charme du plus piquant esprit, avait conquis sa Lucile, jolie, gracieuse, accomplie, et relativement riche. Il existait d'elle un portrait, unique peut-être, une précieuse miniature (collection du colonel Maurin). Qu'est-elle devenue maintenant? dans quelles mains est-elle passée? Cette chose appartient à la France. Je prie l'acquéreur, quel qu'il soit, de s'en souvenir, et de nous la rendre. Qu'elle soit placée au Musée, en attendant le musée révolutionnaire qu'on formera tôt ou tard.
Lucile était fille d'un ancien commis des finances, et d'une très-belle et excellente femme qu'on prétendait avoir été maîtresse du ministre des finances Terray. Son portrait est d'une jolie femme d'une classe peu élevée, comme le nom en témoigne: Lucile Duplessis Laridon. Jolie, mais surtout mutine; un petit Desmoulins en femme. Son charmant petit visage, ému, orageux, fantasque, a le souffle de la France libre (le beau pamphlet de son mari). Le génie a passé par là, on le sent, l'amour d'un homme de génie[18].