C'est la garantie de la vie pour l'homme et l'animal; c'est comme le sourire rassurant, pacifique et serein, la franchise de la nature. Elle met fin aux terreurs sombres qui nous suivent dans les ténèbres, aux craintes trop fondées, et aussi au tourment des songes, non moins cruels, aux pensées troubles qui agitent et bouleversent l'âme.

Dans la sécurité de l'association civile qu'il s'est faite à la longue, l'homme comprend à peine les (Page ) angoisses de la vie sauvage aux heures où la nature laisse si peu de défense, où sa terrible impartialité ouvre la carrière à la mort, légitime autant que la vie. En vain vous réclamez. Elle dit à l'oiseau que le hibou aussi a le droit de vivre. Elle répond à l'homme: «Je dois nourrir mes lions.»

Lisez dans les voyages l'effroi des malheureux égarés dans les solitudes d'Afrique, du misérable esclave fugitif qui n'échappe à la barbarie humaine que pour rencontrer une nature barbare. Quelles angoisses, dès qu'au soleil couché commencent à rôder les sinistres éclaireurs du lion, les loups et les chacals, qui l'accompagnent à distance, le précèdent en flairant, ou le suivent en croque-morts! Ils vous miaulent lamentablement: «Demain, on cherchera tes os.» Mais quelle profonde horreur! le voici à deux pas... il vous voit, vous regarde, rugit profondément, du gouffre de son gosier d'airain, comme sa proie vivante, l'exige et la réclame!... Le cheval n'y tient pas; il frissonne, il sue froid, se cabre... L'homme, accroupi entre les feux, s'il peut en allumer, garde à peine la force d'alimenter ce rempart de lumière qui seul protége sa vie.

La nuit est tout aussi terrible pour l'oiseau même en nos climats qui sembleraient moins dangereux. (Page ) Que de monstres elle cache, que de chances effrayantes pour lui dans son obscurité! Ses ennemis nocturnes ont cela de commun, qu'ils arrivent sans faire aucun bruit. Le chat-huant vole d'une aile silencieuse, comme étoupée de ouate. La longue belette s'insinue au nid, sans frôler une feuille. La fouine ardente, altérée de sang chaud, est si rapide, qu'en un moment elle saigne et parents et petits, égorge la famille entière.

Il semble que l'oiseau, quand il a des enfants, ait une seconde vue de ces dangers. Il a à protéger une famille plus faible, plus dénuée encore que celle du quadrupède dont le petit marche en naissant. Mais quelle protection? il ne peut guère que rester et mourir, il ne s'envole pas, l'amour lui a cassé les ailes. Toute la nuit, l'étroite entrée du nid est gardée par le père, qui ne dort ni ne veille, qui tombe de fatigue et présente au danger son faible bec et sa tête branlante. Que sera-ce s'il voit apparaître la gueule énorme du serpent, l'œil horrible de l'oiseau de mort, démesurément agrandi?

Inquiet pour les siens, il l'est bien moins pour lui. Au temps où il est seul, la nature lui épargne les tourments de la prévoyance. Triste et morne plutôt qu'alarmé, il se tait, il s'affaisse, il cache sa petite tête sous son aile, et son cou même disparaît dans les plumes. Cette position d'abandon (Page ) complet, de confiance, qu'il avait eue dans l'œuf, dans l'heureuse prison maternelle où sa sécurité fut si entière, il la reprend chaque soir au milieu des dangers et sans protection.

Grande pour tous les êtres est la tristesse du soir, et même pour les protégés. Les peintres hollandais l'ont bien naïvement saisie et exprimée pour les bestiaux laissés dans les prairies. Le cheval se rapproche volontiers de son compagnon, pose sur lui sa tête. La vache revient à la barrière suivie de son petit, et veut retourner à l'étable. Car ceux-ci ont une étable, un logis, un abri contre les embûches nocturnes. L'oiseau, pour toit, n'a qu'une feuille!

Quel bonheur aussi, le matin, quand les terreurs s'enfuient, que l'ombre disparaît, que le moindre buisson s'éclaire et s'illumine! quel gazouillement au bord des nids, et quelles vives conversations! C'est comme une félicitation mutuelle de se revoir, de vivre encore. Puis commencent les chants. Du sillon, l'alouette va montant et chantant, et elle porte jusqu'au ciel la joie de la terre.

Tel l'oiseau, et tel l'homme. C'est l'impression universelle. Les antiques Védas de l'Inde sont à chaque ligne un hymne à la lumière, gardienne de la vie, au soleil qui chaque jour, en révélant le monde, le crée encore et le conserve. Nous revivons, (Page ) nous respirons, nous parcourons notre demeure, nous retrouvons la famille, nous comptons nos troupeaux. Rien n'a péri, et la vie est entière. Le tigre ne nous a pas surpris. La horde des animaux sauvages n'a pas fait invasion. Le noir serpent n'a pas profité de notre sommeil. Béni sois-tu, soleil, de nous donner encore un jour!

Tout animal, dit l'Inde, et surtout le plus sage, le brame de la création, l'éléphant, saluent le soleil, et le remercient à l'aurore; ils lui chantent en eux-mêmes un hymne de reconnaissance.