(Page ) Les fourmiliers ont un roi; les oiseaux de paradis ont un roi. Le tyran intrépide, petit oiseau d'audace extraordinaire, couvre de son abri des espèces plus grosses, qui le suivent et se fient à lui. On assure que le noble épervier, réprimant ses instincts de proie pour certaines espèces, laisse nicher sous lui, autour de lui, des familles craintives qui croient à sa générosité.

Mais l'association la plus sûre est celle des égaux. L'autruche, le manchot, une foule d'espèces, s'unissent pour cela. Plusieurs espèces, unies pour voyager, forment, au moment de l'émigration, des républiques temporaires. On sait la bonne entente, la gravité républicaine, la parfaite tactique des cigognes et des grues. D'autres, plus petits et moins armés, dans des climats d'ailleurs où la nature, cruellement féconde, leur engendre sans cesse de redoutables ennemis, n'osent pas s'écarter les uns des autres, rapprochent leurs demeures sans les confondre, et sous un toit commun vivant en cellules à part, forment de véritables ruches.

La description donnée par Paterson paraissait fabuleuse. Mais elle a été confirmée par Levaillant, qui trouva souvent en Afrique, étudia, anatomisa cette étrange cité. La gravure donnée dans l'Architecture of birds fait mieux comprendre son récit. C'est l'image d'un immense parapluie posé sur un (Page ) arbre et couvrant de son toit commun plus de trois cents habitations. «Je me le fis apporter, dit Levaillant, par plusieurs hommes qui le mirent sur un chariot. Je le coupai avec une hache, et je vis que c'était surtout une masse d'herbe de bosman, sans aucun mélange, mais si fortement tressée qu'il était impossible à la pluie de le traverser. Cette masse n'est que la charpente de l'édifice: chaque oiseau se construit un nid particulier sous le pavillon commun. Les nids occupent seulement le rebord du toit; la partie supérieure reste vide, sans cependant être inutile: car, s'élevant plus que le reste, elle donne au tout une inclinaison suffisante, et préserve ainsi chaque petite habitation. En deux mots, qu'on se figure un grand toit oblique et irrégulier, dont tous les bords à l'intérieur sont garnis de nids serrés l'un contre l'autre, et l'on aura une idée exacte de ces singuliers édifices.

«Chaque nid a trois ou quatre pouces de diamètre, ce qui est suffisant pour l'oiseau: mais, comme ils sont en contact l'un avec l'autre autour du toit, ils paraissent à l'œil ne former qu'un seul bâtiment, et ne sont séparés que par une petite ouverture qui sert d'entrée au nid, et souvent une seule entrée est commune à trois nids, dont l'un est au fond, et les deux autres de chaque côté. Il (Page ) y avait 320 cellules, ce qui ferait 640 habitants, si chacune refermait un couple, ce dont on peut douter. Chaque fois, pourtant, que j'ai tiré sur un essaim, j'ai tué en même nombre les mâles et les femelles.»

Louable exemple! digne d'imitation!... Je voudrais seulement croire que la fraternité de ces pauvres petits est une garantie suffisante. Leur nombre et leur bruit peuvent parfois alarmer l'ennemi, inquiéter le monstre, lui faire prendre un autre chemin. Mais pourtant s'il s'obstine; si, fort de sa peau écaillée, le boa, sourd aux cris, monte à l'assaut, envahit la cité au temps où les petits n'ont pas encore de plumes pour voler, ce nombre ne peut guère que multiplier les victimes.

Reste l'idée d'Aristophane, la cité aérienne, s'isoler de la terre, de l'eau, et bâtir dans les airs.

Ceci est un coup de génie. Et pour le faire, il fallait le miracle des deux premières puissances qui soient au monde: de l'amour, de la peur.

De la peur la plus vive, de celle qui vous glace le sang: si, regardant dans un trou d'arbre, la tête noire et plate d'un froid reptile se lève et vous siffle au visage, homme et fort, vous tremblez.

Combien plus doit frémir, s'abîmer d'épouvante la faible créature désarmée, prise en son nid, et sans pouvoir se servir de ses ailes!

(Page ) La découverte de la ville aérienne s'est faite au pays des serpents.