Mais tout cela était inutile. Deux jours ou trois se passèrent dans une violente agitation et une abstinence de désespoir. J'étais triste et plein de remords. Moi, ami de la liberté, j'avais pourtant un prisonnier, un prisonnier inconsolable!... Ce n'était pas sans scrupule que j'avais eu l'idée d'avoir à moi un rossignol, jamais, pour le simple plaisir, je ne m'y serais décidé. Je savais bien que la vue seule d'un tel captif, profondément sensible à la captivité, était un sujet permanent de mélancolie. Mais comment le délivrer? la question de l'esclavage est de toutes la plus difficile; le tyran en est puni par l'impossibilité d'y porter remède. Mon captif, qui, avant de venir chez moi, avait déjà deux ans de cage, n'a plus l'aile, ni l'industrie de chercher sa nourriture; l'eût-il, il ne pourrait plus revenir chez les oiseaux libres. Dans leur fière république, quiconque a été esclave, quiconque a été en cage et n'est pas mort de douleur, est impitoyablement condamné et exécuté.
(Page ) Nous ne serions pas sortis aisément de cet état, si le chant n'était venu à notre secours. Un chant doux, peu varié, chanté à distance, surtout un peu avant le soir, parut le prendre et le gagner. Quand seulement on le regardait, il écoutait moins, s'agitait; mais quand on ne regardait pas, il venait au bord de la cage, tendait son long cou de biche (d'un charmant gris de souris), dressait par moments la tête, le corps restant immobile, avec un œil vif, curieux. Visiblement avide, il dégustait, savourait cette douceur inattendue avec recueillement, avec une attention délicate et sentie.
Cette même avidité, il l'eut un moment après pour les aliments. Il voulut vivre, dévora le pavot, l'oubli...
Les chants de femme, Toussenel l'avait dit, sont ce qui les attache le plus, non pas l'ariette légère d'une fillette étourdie, mais une mélodie douce et triste. La sérénade de Schubart a particulièrement effet sur celui-ci. Il semble s'être senti et reconnu dans cette âme allemande aussi tendre que profonde.
La voix cependant ne lui revient pas. Il avait commencé son chant de décembre, quand il a été transporté ici. Les émotions du transport, le changement de lieu, de personne, l'inquiétude où il a été (Page ) de sa nouvelle condition, surtout le salut féroce, l'attentat du rouge-gorge, l'ont trop profondément ému. Il se calme, ne nous en veut plus, mais la muse, si violemment interrompue, se tait encore; elle ne s'éveillera qu'au printemps.
Maintenant il sait certainement que la personne qui chante est loin de lui vouloir du mal; il l'accepte, apparemment comme un rossignol d'autre forme. Elle peut sans difficulté approcher, et même mettre la main dans la cage. Il regarde attentivement ce qu'elle veut, mais ne remue pas.
La question curieuse pour moi, qui n'ai pas fait avec lui d'alliance musicale, était de savoir s'il m'accepterait aussi. Je ne montrai nul empressement indiscret, sachant que le regard seul, dans certains moments, le trouble. Je restais donc de longs jours attentif sur les vieux livres ou papiers du XIVe siècle, sans le regarder. Mais lui, il me regardait très-curieusement lorsque j'étais seul. Bien entendu que, sa maîtresse présente, il m'oubliait entièrement, j'étais annulé.
Il s'habituait ainsi à me voir sans inquiétude, comme un être inoffensif, pacifique, de peu de mouvement et de peu de bruit. Le feu dans l'âtre, et, près du feu, ce lecteur paisible, c'étaient, dans les absences de la personne préférée, dans les heures (Page ) silencieuses, quasi solitaires, l'objet de sa contemplation.
Je me hasardai hier, étant seul, d'approcher de lui, de lui parler comme je fais au rouge-gorge, et il ne s'agita pas, il ne parut pas troublé; il attendit paisiblement, avec un œil plein de douceur. Je vis que la paix était faite, et que j'étais accepté.
Ce matin, j'ai de ma main mis le pavot dans la cage, et il ne s'est point effrayé. On dira: «Qui donne, est le bienvenu.» Mais je tiens à constater que notre traité est d'hier, avant que j'eusse donné rien encore, et parfaitement désintéressé.