Ainsi que l'avait prévu Bengali, Georgette ne le voyant pas, le lendemain du jour où il l'avait quittée pour se rendre auprès de sa tante, pensa que, séparée de son neveu depuis longtemps, la vieille demoiselle l'avait retenu, et la jeune fille ne se préoccupa pas de ce premier manquement aux rendez-vous quotidiens; cependant, elle était bien impatiente de voir son amant pour lui confier une joie qui pouvait devenir un cruel embarras si Bengali n'obtenait promptement le consentement de sa marraine à leur mariage; Georgette venait de reconnaître en elle un état que dans quelques mois elle ne pourrait plus dissimuler à personne: quant à présent, cet état lui donnait un bonheur inconnu d'elle et elle était heureuse à la pensée que son amant le partagerait et se hâterait de régulariser une situation qui ne pouvait se prolonger plus longtemps.
Pendant qu'elle s'abandonnait à son rêve, Bengali était conduit par sa tante chez les bijoutiers, tapissiers, ébénistes, marchands de linge, pour l'acquisition des cadeaux, meubles et tout ce qu'il faudrait au jeune ménage.
Les Jujube, eux, n'ayant que leur garde-robe à emporter, s'installaient immédiatement dans l'habitation de Ville-d'Avray où ils allaient faire du genre pour l'éblouissement de leurs amis et connaissances; ils les avertirent d'abord par lettre de leur nouveau domicile pendant la durée de la saison; ajoutant qu'on serait heureux d'avoir leur visite tel jour qu'il leur conviendrait, madame devant recevoir tous les jours, sans cérémonie, comme il convient à la campagne, et la lettre portait un post-scriptum: une calèche sera toujours attelée pour les amateurs de promenades.
Deuxième post-scriptum: Il y a huit chambres d'amis pour les personnes retenues à coucher.
Et Jujube ne pouvant plus aller parcourir chaque jour à pied les rues de Paris pour y montrer sa croix, prit une des voitures à sa disposition, et alors il fit ses promenades en calèche, laissant la mère et la fille tout à leurs occupations et à leurs causeries en vue du grand et prochain événement et ne désirant, quant à présent, d'autre société que celle du futur époux sur lequel elles comptaient bien tous les jours, comme il l'avait promis.
Georgette aussi comptait bien sur lui.
Elle avait été un jour sans le voir et elle attendit impatiemment le jour suivant pour lui faire la confidence qu'elle croyait devoir le plonger dans une immense joie. Le lendemain donc, elle se rendit où Bengali l'attendait d'ordinaire. Elle eut un vif mouvement de bonheur, la voiture était là; elle y monta, tomba dans les bras de son amant et en quelques tours de roue, on fut dans le petit appartement témoin de leurs entrevues quotidiennes. Tout d'abord, le jeune homme commença une explication sur deux empêchements qui ne lui avaient pas permis d'aller voir madame Marocain.
—C'est impossible en ce moment, mon ami, interrompit la jeune fille, ma marraine est malade.... Oh! ça n'a rien de grave, la maladie à la mode: l'influenza, douze à quinze jours de soins, de précautions pour ne pas se refroidir et il n'y paraîtra plus.
Quinze jours devant lui! Ce fut un grand soulagement qui mit subitement notre amoureux à l'aise. Voyant alors sur les lèvres de Georgette un sourire inexplicable, l'entendant prononcer des demi-mots auxquels il ne comprenait rien:
—Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il, on dirait que tu as quelque chose à m'apprendre.