—M. Eusèbe, lui disait-il chaque jour, croyez-en ma vieille expérience: sans le talent, la voix et la jeunesse ne sont rien. Ne vous endormez pas; si vous connaissiez le public comme moi, avant de rire vous y regarderiez à deux fois. Un beau jour une nouvelle arrive, le public n'a plus d'yeux que pour elle, et dame!... l'administration fait comme le public.
Le gros Fontournay qui affectait par genre de pratiquer en amour les tolérances en usage pendant le dernier siècle, et qui pour tout au monde n'aurait voulu avoir l'air de garder rancune à son heureux successeur, lui faisait aussi mille compliments dans le moule de celui-ci:
—Mon cher, c'est affaire à vous que les belles toilettes: on ne se met pas mieux!
—M. Martin, disait le premier régisseur, vous êtes en retard. Je me verrai forcé de vous mettre à l'amende.
Pendant la régence de sa naïveté, Eusèbe avait aspiré avec bonheur toutes ces inepties; lorsque l'acquit lui vint, il en fut singulièrement froissé.
—Pourquoi, dit-il un soir à Adéonne, en revenant du théâtre, n'êtes-vous point une femme inconnue, une médiocrité quelconque! Je serais vraiment plus heureux; votre individualité m'envahit et, bien que je n'aie pas de vanité, je suis profondément humilié.
—Je ne comprends rien à ce que tu me dis là; explique-toi mieux.
—Je dis, continua Eusèbe, que ma nullité m'étouffe: près de vous, j'ai l'air du mari d'une reine régnante. On ne m'adresse la parole, que pour me parler de vous; ce soir encore, ce gros homme que vous nommez Fontournay, m'a dit que j'avais de jolies toilettes; un étranger demande-t-il qui je suis; on ne lui répond pas: c'est Martin; on lui dit: c'est l'amant de l'Adéonne.
—Ça te déplaît?
—Ça ne me déplaît pas; ça m'attriste.