—Oh! les belles terres, les belles campagnes! s'écria-t-il; comme tout cela est admirablement cultivé! quels soins et quel travail! Mon père avait raison; la civilisation n'a pas encore pénétré dans les départements du centre. Il y a quinze heures que j'ai quitté la Capelette, mais quelle différence! Pourquoi le sol est-il si fécond ici, si aride là-bas? c'est pourtant la même terre, mais ce n'est point la même industrie. Ici, point d'immenses solitudes ni de terrains incultes; les champs sont plus peuplés que nos villes, les bras abondent, les instruments aratoires sont perfectionnés. Aussi quelle abondance, quelle richesse! Tout le monde a l'air heureux et content; tout cela est beau et grand!

Au moment où il faisait ces réflexions à haute voix, le train ralentit sa marche. On approchait d'une station; Eusèbe observait attentivement des gens groupés, attendant contre une barrière que le convoi fût passé pour passer à leur tour. Le bruit fait par la soupape de dégagement de la locomotive effraya un cheval attelé à une charrette; la pauvre bête, saisie d'effroi, hennissait et se dressait sur ses pieds de derrière; un homme armé d'un fouet sortit d'un cabaret et se mit à frapper l'animal à tour de bras. Plus il frappait, plus le cheval se cabrait. Enfin, brisant ses traits, la bête furieuse s'élança contre la barrière qu'elle frappa de sa tête, et tomba morte. L'homme vociférait comme un charretier qu'il était.

—Certes, se disait Eusèbe, voilà qui est fort mal; le tort est à l'homme, non à la bête; si l'homme n'eût pas abandonné le cheval, le cheval n'aurait pas eu peur; si le cheval n'avait pas eu peur, l'homme n'aurait pas songé à le frapper; si l'homme ne l'eût pas frappé, le cheval ne serait pas mort. Cet homme est peut-être un sauvage arrivé depuis peu parmi des gens policés. Cependant cela n'est guère probable, puisqu'il parle presque correctement. Mon père aurait-il raison, lorsqu'il dit que les extrêmes se touchent, et que le dernier mot de la civilisation est peut-être le premier de la barbarie?

Eusèbe en était là de ses réflexions, lorsque deux voyageurs entrèrent dans le wagon qu'il occupait. Bien qu'on ne fût qu'aux premiers jours de septembre, les deux nouveaux venus portaient des casquettes et des bottes fourrées, de vastes cabans couvraient leurs vêtements et leurs figures disparaissaient sous d'immenses cache-nez de laine.

—Ma foi, dit l'un d'eux, voici l'hiver qui commence; il fait un petit zéphir qui n'est pas gentil du tout. Si vous voulez, nous allons en griller un pour nous mettre en appétit.

En écoutant ces paroles, Eusèbe fut en proie à une vive curiosité. Les costumes hétéroclites de ses deux compagnons de route lui donnaient à penser qu'il allait avoir à étudier des voyageurs venant des rives les plus lointaines. A en juger par leurs fourrures, la Moscovie devait leur avoir donné le jour. En entendant parler «d'en griller un,» il s'était attendu à un repas extraordinaire, et il s'apprêtait à être tout yeux et tout oreilles pour approfondir les mœurs des étrangers que le hasard jetait sur son chemin.

Au grand désappointement du jeune homme, le voyageur sortit des cigares de sa poche et en alluma un, après en avoir offert à son compagnon, puis à Eusèbe, qui avait refusé.

—Vous ne fumez pas, jeune homme? demanda-t-il.

—Non, monsieur.

—Bah! Quel âge avez-vous donc?