Eusèbe pâlit. Paul continua:
—C'est que, vois-tu, les femmes sont bien étranges! Pourquoi ton Adéonne ne te tromperait-elle pas avec un comte, puisque Gredinette m'a trompé avec un homme à tablier blanc?
—Adéonne a trop de cœur.
—Mon Dieu! ce sont toujours les femmes qui ont trop de cœur qui éprouvent le besoin de le partager. Sais-tu tirer?
—Pas le moins du monde.
—Tu n'as pas peur, j'espère?
—Si, répondit Eusèbe, j'ai peur, j'ai bien peur.
—Pas possible! s'écria Paul en lâchant sa pipe; tu dois te tromper.
—Non. Je sais ce que je dis. Je n'ai pas peur d'avoir la peau trouée, je ne crains pas qu'on me fasse du mal, je n'ai pas cette crainte ignoble qui fait frissonner et vous donne froid. J'ai peur de mourir, j'ai vingt-quatre ans; j'ai peur de mourir et de quitter Adéonne que j'aime; j'ai peur de mourir sans avoir revu mon père et mes grands arbres de la Capelette. Depuis deux heures, l'idée que je pourrais mourir demain m'a donné le mal du pays; je ne cherche plus à lire dans l'avenir; je regarde dans le passé, il me semble qu'il n'y a eu que du bonheur. Les êtres les plus humbles pour lesquels j'ai eu de l'amitié prennent dans mon cœur des proportions immenses. Il ne me reste peut-être plus que quinze heures à vivre. Eh bien! j'en donnerais sept pour revoir la grande Caty, une pauvre paysanne qui a eu soin de mon enfance, et embrasser mon pauvre chien Médor, qui est aveugle.