—Voilà; vous ne me l'aviez pas demandé.
M. Bézieux tourna et retourna le papier, examina attentivement le signalement. Comme Eusèbe avait deux signes noirs sur la joue gauche, la vérification était facile.
—Mon jeune ami, reprit le magistrat, mille pardons de mes questions. J'ai dû agir comme je l'ai fait; vous êtes en règle, je n'ai plus rien à dire. Allez, vous êtes libre. Avec votre inexpérience de la vie, vous serez à coup sûr dupé. Souvenez-vous de moi, et venez me voir dans les moments critiques.
—Monsieur, répondit Eusèbe, vous êtes trop bon, je suis bien votre serviteur. Et il se retira lentement comme un homme en proie à de grandes et sérieuses réflexions. Dans l'escalier: il s'arrêta un instant, puis, tout haut, comme si quelqu'un l'eût écouté, il s'écria:
—Voici une chose singulière et certainement indéfinissable: cet homme qui se dit justicier, me voit faire deux bonnes actions, et il m'arrête en disant que je suis fou; il ne me trouve sage qu'en voyant mon permis de chasse. Or, mon permis de chasse aurait dû au contraire l'affermir dans son idée, et lui faire croire que j'étais fou véritablement, car j'ai fait une grande folie le jour où j'ai été assez bête pour donner vingt-cinq francs au maire du Moustier, afin d'avoir le droit de tuer des oiseaux qui ne sont pas à lui.
[VI]
Eusèbe, plongé dans ses réflexions, marcha près de deux heures, regardant à droite et à gauche sans trop bien voir. Le hasard l'avait conduit sur la place de la Bastille: son étonnement fut grand lorsqu'il jeta les yeux sur la colonne de Juillet. Cette immense tour de bronze l'étonnait, il ne pouvait se rendre compte de son utilité; il eût volontiers demandé à un passant quelques renseignements, mais il se souvint que ses questions ne lui réussissaient pas. Il s'approcha et examina attentivement les inscriptions.