—Voilà qui est singulier, pensa-t-il, on élève des monuments à la mémoire des citoyens morts pour la liberté; est-il possible qu'en 1830, époque peu éloignée de la nôtre, il ait pu se trouver en France, au cœur de la civilisation, des gens voulant attenter à la liberté? ceci me paraîtrait invraisemblable si ce n'était gravé là. Quels esprits chagrins et abandonnés de Dieu ont pu songer à ravir la liberté de l'homme, c'est-à-dire son seul bien? Il y a là un événement insolite que je saurai un jour en lisant les auteurs qui ont écrit touchant les choses de l'histoire.

Eusèbe cessa de penser à la liberté des peuples, parce qu'il avait faim. La faim est aux bons instincts ce que l'araignée est aux mouches. Il marcha le nez au vent, espérant voir une plaque de tôle se balançant dans l'espace, et portant cette fallacieuse légende: ici l'on donne à boire et à manger, comme il en avait vu sur les routes; il commençait à désespérer de rencontrer ce qu'il cherchait, lorsque le mot magique dîner, frappa ses regards. Alors, il se prit à considérer la façade bénie où ce mot se trouvait dix fois répété, et il lut:

RESTAURANT BROCHON.
Dîners à 2 francs; déjeuners à 1 franc 25.

Il s'élança vers la porte, mais entra humblement, et fut s'asseoir à la table la plus voisine de la fenêtre, afin de satisfaire en même temps son estomac et sa curiosité.

—Que servirai-je à monsieur? lui demanda un garçon.

—Ce que vous voudrez, répondit Eusèbe Martin; élevé à la campagne, je ne suis pas difficile.

—Monsieur veut-il, après le potage, un filet sauté madère?

—Comme il vous plaira.

—Moi, monsieur, ça m'est égal, si vous préférez un rognon sauté?