[XV]

L'occupation d'Eusèbe consistait à aller chaque soir au spectacle. Autant il avait méprisé le théâtre autant il le trouvait sublime. Voici pourquoi:

Fidèle à son programme, il avait visité l'Opéra-Comique. Le jour où le hasard le conduisit rue Favart, l'affiche annonçait le Domino noir. Le provincial ignorait complétement ce que voulait dire ce mot domino; mais il entra bravement, se disant que puisqu'il avait vu assassiner dix personnes de la Gaîté à la Porte-Saint-Martin, et en marier le double du Gymnase aux Français, il ne saurait rien lui arriver de pire.

Installé dans un fauteuil d'orchestre, il regardait les spectateurs avec une surprise profonde.

—Quoi! se disait-il, ce sont toujours les mêmes visages, les mêmes hommes, les mêmes femmes que je vois aux mêmes places!

Le brave garçon disait vrai. A Paris, il existe deux mille personnes qui vont tous les soirs au spectacle pour rien: artistes, gens de lettres ou employés de certaines administrations, et encore nombre de gens qui ne sont ni ceci ni cela, mais qui connaissent un artiste du Cirque, qui leur a fait faire la connaissance d'un acteur du Vaudeville, qui connaît un musicien des Variétés, qui est intime avec le secrétaire de la Porte-Saint-Martin, qui est du dernier bien avec Mlle X... de l'Opéra, qui est la maîtresse de Binet le vaudevilliste. Puis encore les femmes de journalistes, les maîtresses de journalistes, les amis de journalistes, les camarades de journalistes, les portiers de journalistes et les blanchisseuses d'auteurs.

Eusèbe se perdait en mille conjectures. Il se demandait comment il parviendrait jamais à se renseigner sur la position, les mœurs et les goûts d'un monde qu'il ne voyait que de loin, lorsque son voisin de droite, homme jaune et maigre, le poussa par le bras en disant:

—Ah! voici Mme de Cornacé.

—Où? demanda Eusèbe.

—Là, à la première avant-scène, cette dame décolletée qui a des anglaises.