[XX]

Paul précéda Eusèbe, et apprit aux deux marchands la révélation que son ami venait de lui faire.

Alors il se passa une chose vraiment triste, mais très-ordinaire. Ces deux hommes qui, pour tout au monde n'eussent pas fait une mauvaise action; ces deux boutiquiers qui parlaient avec respect de la mercière du coin de ce qu'elle n'avait qu'un amant; cet artiste qui disait en voyant passer les filles de la rue:—Les malheureuses sont plus à plaindre qu'à blâmer; ces trois hommes enfin, qui de leur vie n'avaient manqué à une femme, se répandirent en invectives sur Adéonne, qu'aucun d'eux ne connaissait.

—Mon pauvre monsieur Martin, dit Lansade, je vous plains de tout mon cœur. J'avais bien raison certainement lorsque je disais que monsieur votre papa aurait dû vous recommander à quelqu'un de raisonnable; tout cela ne serait pas arrivé bien sûr. Voyez-vous, je ne suis pas ennemi du plaisir, moi; j'ai été jeune: il n'y a pas si longtemps qu'il ne m'en souvienne. Aussi je vous aurais vu amoureux d'une honnête fille, j'aurais dit: il faut que jeunesse se passe. Voilà ce que j'aurais dit, et pas autre chose. Mais une comédienne! Une actrice! Vraiment je ne sais vous dire le chagrin que ça me fait!

—Vous avez raison, mon bon Lansade, dit Paul; je suis forcé de l'avouer, ça me coûte même, mais enfin, Eusèbe, avec son honnêteté et son cœur vierge, n'a pas eu de chance de tomber sur une de ces filles de marbre sans cœur, sans honneur, et ce qui est plus affreux, sans tempérament, usées à tous les amours, rassasiées de toutes les joies, et qui méprisent tout parce qu'elles n'ignorent rien.

Bonnaud n'était pas homme à laisser échapper une si bonne occasion de parler; aussi s'empressa-t-il de tonner sur les femmes en général et sur les actrices en particulier.

—Tenez, dit-il, Lansade vous le dira, j'ai été un amateur dans mon temps; je n'étais pas mal, j'avais de l'argent, tout, quoi! Mais jamais, au grand jamais, l'idée de me frotter dans les comédiennes ne m'est venue. Pas si bête!

—Permettez, murmura Eusèbe; connaissez-vous Mlle Adéonne?

—Trop, répondit Paul avec conviction; comme ses pareilles, cette femme n'a rien à elle, ni sa beauté, ni sa jeunesse, ni son talent. Elle doit tout aux claqueurs et à son parfumeur. Cette femme, mon ami, c'est la fausseté en personne; elle chante juste pour qu'on ne la reconnaisse pas.