—Je ne comprends pas.

—Tenez, je n'y vais pas par quatre chemins, moi, dit Lansade; je vais vous faire comprendre. Votre mademoiselle Adéonne est comme les autres, une rien du tout, qui cherche le matin à qui elle se vendra le soir, et le soir qui l'achètera le plus cher. Aussi innocent que vous soyez, vous ne seriez pas le fils de votre père, si votre cœur ne se soulevait d'indignation à l'idée qu'une créature du bon Dieu vend son corps à tous ceux qui ont de l'or dans leurs poches. Comprenez-vous maintenant?

Eusèbe ne répondit pas. Paul reprit:

—Adéonne est, m'a-t-on dit, charmante; mais, vois-tu, pour aimer ces espèces-là, il faut, comme elles, être sans cœur et avoir beaucoup d'argent.

—Vous me surprenez, murmura l'amoureux; je ne m'étais jamais douté de ce que vous venez de me dire, et je vous remercie de m'avoir ouvert les yeux.

—Bravo! s'écria Lansade. A la santé du papa, et parlons d'autre chose.

Eusèbe profita du moment où Lansade faisait visiter sa propriété à ses deux amis pour s'enfuir comme un larron. Plongé dans des méditations sans nombre, il arriva à la porte du théâtre, entra, et ne se souvint de sa vie par quelle voie il y était venu. Il attacha ses regards sur Adéonne qui ne voyait que le public.—Si les femmes de théâtre savaient les orages qu'elles font naître dans les cœurs de vingt ans, elles seraient trop fières.—Eusèbe rêva longtemps avant de se coucher; la bougie était éteinte depuis une heure, il ne s'en était pas aperçu. Un violent coup de marteau frappé à la porte le réveilla de sa torpeur; il regagna son lit à tâtons, en disant d'une voix brève et sèche:

—Elle se vend! eh bien! tant mieux! je l'achèterai.