[XXI]
Si une femme lit ce livre, elle le fermera à cet endroit, en disant qu'Eusèbe est un ridicule provincial, indigne de tout intérêt, un rustaud impassible et sans cœur, et tout cela, parce que le pauvre garçon n'a pas brisé son verre sur la table au déjeuner de Viroflay et ne s'est pas écrié:
—Vous êtes trois lâches! Vous insultez une femme, douce créature qui ne vous a rien fait, une femme que j'aime! Vous avez menti! Nul de vous n'est digne d'appuyer ses lèvres au talon de sa bottine! Vous m'en rendrez raison!
J'en demande bien pardon à la dame, mais sa réflexion n'aura pas le sens commun.
Si Eusèbe avait dit avec véhémence toutes ces belles choses, ou d'autres, cela prouverait tout simplement que la littérature du boulevard ne lui aurait pas été étrangère, et voilà tout.
Aujourd'hui le langage vrai n'existe plus. La société, c'est fâcheux à dire, a pris celui qui est en honneur sur les planches. Je sais bien que le théâtre a dû copier le monde, mon Dieu, sans doute; mais il l'a exagéré sous le prétexte spécieux que ce qui est purement vrai n'amuse pas. Les grands mots, les grands gestes, les grands éclats de voix, les manières fades, les phrases vides, les dialogues invraisemblables sont nés, et peu à peu se sont infiltrés partout. Les gens du monde s'en servent avec distinction; dans les grandes occasions les bourgeois s'en servent aussi; d'où je conclus que la vie n'est qu'un mauvais pastiche d'un drame de la Porte-Saint-Martin, ou une copie peu spirituelle d'une comédie de l'Odéon.
Dans les grandes douleurs, l'homme vrai est toujours, quel que soit son tempérament, sombre et abattu. Ne me parlez pas des chagrins qui s'expriment par des gestes, des douleurs qui s'exhalent en plaintes. Faux chagrins, fausses douleurs!
Notre siècle, qu'on nommera un jour le siècle de la photographie, est tellement imitateur, que tout le monde pleure de la même façon le père, la mère ou le frère que la mort vient d'enlever. Ne récriez pas, mais souvenez-vous. Qui a vu un enterrement, les a tous vus. Les fils pleurent de même, essuient leurs larmes de même, marchent de même, s'appuient de même sur le même bras du même ami de la famille. Les époux ont aussi leur mode de douleur. Les mères seules pleurent sans s'occuper de ceux qui passent sur leur chemin. Quelques-unes sanglotent bien un peu trop fort, mais c'est seulement lorsque l'enfant mort n'était pas le préféré.
Je ne veux pas dire que le monde, tel qu'il est, soit mauvais, non. Mais il y a au-dessus de tout ce qui le conduit, une chose qui domine: la comédie conventionnelle.