Votre esprit a commencé par vous dire:—Est-il de ton monde?—Vous avez répondu: non.—Comment se nomme-t-il?—Je l'ignore.—Que fait-il?—Je n'en sais rien.—Alors, ma chère, c'est un amour impossible. Je sais bien que tu vas me dire: Si je me le faisais présenter? mais ce serait une énormité; tu ne le connais pas du tout, c'est peut-être un bohême ou un faux monnayeur.—C'est vrai, cher esprit, je me suis dit cela, mais...—Je te devine. Tu penses qu'il ne serait pas impossible que sa chaise de poste vînt se briser devant la grille du parc?... mais c'est absurde: s'il avait une chaise, tu le connaîtrais. D'ailleurs, c'est aujourd'hui un hasard impossible: on voyage en chemin de fer, et puis comment verser? la route est unie et sablée.—Je sais, je sais: s'il te sauvait la vie? je connais encore ce hasard-là, c'est un nommé Antony qui l'a inventé, mais il n'a servi qu'à lui seul.—Cependant, cher esprit, s'il m'aime, il viendra.—Il viendra où?... quand?... comment?... Dans la rue, ce serait d'une inconvenance! Au Bois?... tu es en voiture et toujours accompagnée, tu ne sors jamais seule.—Si, le dimanche, pour la messe.—Ah! madame, ce que tu dis là est bien mal, tu calomnies ton amoureux: comment veux-tu qu'un garçon qui t'aime, soit assez ingrat envers Dieu pour donner des rendez-vous dans sa maison?

—J'y suis. S'il venait sous un déguisement.

—Absurde: on le ferait mettre au violon. Crois-moi, dis-lui: venez.—Jamais!

Voilà ce que vous avez dit à votre esprit qui s'est moqué de vous. Vous lui avez proposé les éternelles rengaines mises à la mode par Scribe et Alexandre Dumas, parce que vous êtes du monde. Si, comme Eusèbe, vous aviez vécu presque seule à l'ombre des grands arbres, au bord de l'eau l'été, l'hiver, dans les neiges de la montagne, vous auriez dit à l'homme qui, sans rien dire, parlait à votre cœur:

—Te voilà! Je t'attendais.

Et voilà pourquoi Eusèbe, qui n'avait pas appris à aimer, à souffrir, à se venger selon les règles que la bonne compagnie a volées si maladroitement aux planches, ne mérite pas votre mépris pour n'avoir pas brisé son verre sur la table, au déjeuner de Viroflay.


[XXII]

Il était grand jour. Eusèbe réveillé depuis longtemps, attendait l'heure convenable pour se présenter chez la chanteuse; il y avait en lui plus d'impatience que d'inquiétude. Un instant il avait eu la pensée d'aller dans un riche magasin d'habits qu'il avait remarqué sur les boulevards, acheter les vêtements les plus à la mode, puis de faire donner une tournure galante à ses longs cheveux et à sa barbe, vierge encore du ciseau. Une réflexion l'en empêcha. A quoi cela me servirait-il, puisque cette femme n'aime rien, et se vend au premier venu? la toilette est inutile et l'argent est nécessaire. Il avait suffi à trois indifférents de prononcer le mot «argent» devant ce pauvre sauvage, pour le rendre calculateur et ladre.