D'un bond, Eusèbe arriva au théâtre et s'informa de l'adresse de la chanteuse. Midi sonnait au moment où, d'une voix mal assurée, il disait à une jeune et jolie femme de chambre, qui lui ouvrait la porte:
—Je désirerais parler à Mlle Adéonne.
—Si monsieur veut attendre, dit la jeune fille, en le faisant entrer dans un petit salon; je vais demander à madame si elle peut recevoir monsieur. Monsieur veut-il me dire son nom?
—C'est inutile, répondit le visiteur, votre maîtresse ne me connaît pas. Dites-lui seulement que je viens pour affaire importante.
Le salon d'Adéonne était fort ordinaire. Des rideaux de brocatelle bleue, doublés de mousseline blanche brodée, garnissaient les fenêtres. Un meuble Louis Quinze, en palissandre, recouvert de même étoffe, avec un piano et une table ronde du même bois l'encombraient littéralement. Une garniture de cheminée entièrement neuve rappelait, par les formes et les sujets, le temps du rococo. Dans un cadre splendide, recouvert d'une vitre bombée, reposaient mollement les couronnes qu'un public idolâtre avait prodiguées à la cantatrice.
Le provincial regardait tout avec ébahissement. Jamais il n'avait vu tant de magnificences réunies en un si petit espace. Il n'osait appuyer ses bottes sur les fleurs invraisemblables du tapis d'Aubusson. Son chapeau à la main, il restait immobile comme une statue. Ses yeux, qui avaient erré sur tout, s'arrêtèrent sur un pastel représentant Adéonne dans un rôle du Val d'Andore. Le capulet blanc, le costume pyrénéen dont le peintre avait revêtu l'artiste, produisirent sur Eusèbe un effet étrange. Dans les nuits d'insomnie, où le jeune homme triturait la destinée à sa fantaisie, son rêve le plus cher était de se voir avec Adéonne, devenue sa compagne, assis sous les grands châtaigniers de la Capelette, ou s'en revenant le soir le long des routes appuyés l'un sur l'autre. Dans cet onanisme de la pensée, l'illusion avait été si loin qu'il lui avait semblé entendre parfois la voix si admirablement timbrée de la comédienne, chanter la naïve chanson du pays:
Baïsso té, mountagno[1],
Levo té, valloun,
M'empeichas de veïré
Lo mio Janettoun.
Baisse-toi, montagne,
Lève-toi, vallée,
Que je puisse voir
Ma mie Jeannette.
De la chanson au costume national, il n'y avait que l'épaisseur d'un désir. Sans être absolument pareil, celui qui couvrait Rose de mai, avait quelque analogie avec celui de la mie Jeannette. Eusèbe ne songeait plus à Adéonne. Entièrement perdu dans les rêves qu'il nourrissait depuis deux mois, sa pensée errait dans les doux champs de la rêverie. Il lui semblait qu'il avait vu depuis longtemps, toujours peut-être, celle qui emplissait son cœur.