Fontournay était venu avec l'intention très-arrêtée de quitter Joséphine. En chemin il s'était promis d'être fort et de ne céder à aucune prière, de résister aux larmes que la belle ne manquerait pas de verser. La façon avec laquelle sa maîtresse acceptait la rupture changea complétement ses idées. Par un retour subit, que les penseurs expliqueront, s'ils le peuvent, il éprouva un violent chagrin en pensant que la femme dont il voulait se défaire à tout prix un instant auparavant le quittait sans se faire prier.

—Je voulais vous éprouver, ma Joséphine, dit-il, l'épreuve n'a pas été heureuse; laissez-moi croire que vous aviez pénétré ma pensée et que vous avez voulu me tourmenter.

—Je ne m'amuse jamais à ces riens-là. Depuis trois mois mon parti est pris, je débute demain à l'Opéra-Comique. Si je réussis, je veux être seule et libre comme une brave artiste. Si je tombe, j'irai m'enterrer dans une campagne que je connais près de Nantes. Je n'ai jamais respiré, j'ai besoin d'air.

—Vous allez débuter, s'écria Fontournay avec stupéfaction, que me chantez-vous là?

—Demain je vous chanterai l'Ambassadrice. En ce moment, je vous dis la vérité: mes débuts sont annoncés. Afin de ne subir aucune observation de votre part, j'ai changé de nom. Joséphine était un nom absurde, commun, impossible. Maintenant je m'appelle Adéonne. Demandez à l'affiche.

Fontournay ne répondit pas d'abord. Ce que lui disait sa maîtresse le jetait dans une stupéfaction profonde. Souvent il avait songé à faire de Joséphine une artiste, non par intérêt pour elle, mais pour la voir admirée, applaudie, désirée même,—surtout désirée, c'eût été la fête de sa vanité. Sa nature vulgaire l'avait empêché de reconnaître une organisation d'élite dans une fille qu'il avait eue presque pour rien. Joséphine débutait sans recommandations, sans protecteur; ce qui faisait supposer avec raison au vieux viveur, qu'on avait reconnu en elle des qualités vraiment supérieures. Ses regrets furent profonds.

—Quoi! dit-il, c'est de vous dont on parle tant depuis deux mois, c'est vous qui êtes Adéonne?

—C'est moi.

—Et vous me l'avez caché?

—Parfaitement.