—Messieurs, voici deux folles, l'une est silencieuse, l'autre est bruyante, la première ne veut rien manger, l'autre dévore, la grande est douce comme un mouton, la seconde est presque furieuse: nous allons leur faire suivre le même traitement.
Ce serait absurde; les jeunes gens s'en retourneraient dans leur patrie en disant:
—Ce grand homme est un cuistre.
Tandis que si le professeur s'exprime ainsi:
—Messieurs voici deux sujets extraordinaires. Le premier est une jeune fille honnête, qui est devenue amoureuse d'un jeune homme pauvre mais indélicat; sa famille s'est opposée au mariage et la malheureuse est devenue folle. Aujourd'hui la famille s'est ravisée; entre deux folies, elle a préféré la moindre. Nous allons peu à peu annoncer cette bonne nouvelle à l'infortunée; puis le retour de sa famille, celui de son amant adroitement ménagés, et enfin le mariage, amèneront une guérison indubitable. L'autre, messieurs, est en pleine voie de guérison; cette malheureuse était devenue presque furieuse; de patientes investigations m'ont démontré que la lecture d'un journal avancé n'était pas étrangère à cet état que quelques-uns de mes confrères plus empressés que patients—pour ne pas dire plus,—attribuaient à une paralysie partielle. (Mouvement dans l'auditoire.) Ici, messieurs, je réclame votre attention.
Convaincu que les théories avancées, si bonnes pour les esprits sains et forts (Applaudissements.), peuvent produire certains désordres sur les cerveaux faibles, j'ai dû chercher à détruire les effets sans avoir l'air de changer les causes, ce qui eût irrité le sujet jusqu'à la fureur.
Après avoir cherché longtemps, j'ai trouvé un stratagème assez original: j'ai donné au sujet un journal un peu moins avancé que sa feuille de prédilection, en ayant soin de faire coller sur ce journal le titre de l'ancien que j'ai découpé moi-même.
Messieurs, un progrès sensible s'est manifesté; j'ai alors choisi un nouveau journal un peu moins vif, puis un troisième. Aujourd'hui, le sujet va presque bien, et chaque jour elle croit dévorer le Rappel et lit le Siècle.
Dans huit jours elle lira la Liberté; si dans quinze jours, à l'aide du faux titre, on peut lui faire avaler la Patrie, elle est sauvée.
Les jeunes gens retournent dans leur patrie et racontent, au grand honneur de la France, les traits de savoir et de sagacité de ses professeurs.