Nous étions jeunes, le fameux «chacun pour soi et Dieu pour tous» n'avait pas encore racorni nos cœurs complètement. Nous nous tenions la main en tremblant et, si nous avions été seuls, nous aurions pleuré amèrement sur le sort de toutes ces pauvres femmes dont le seul tort était d'avoir aimé passionnément.

Sur cent cinquante créatures de tout âge qui nous environnaient, soixante-quinze étaient devenues folles par amour, trente parce qu'elles avaient été abandonnées, quarante mères avaient vu mourir leurs enfants de morts violentes.

Heureusement, nous passâmes dans un endroit plus sinistre encore, et l'horreur remplaça la pitié qui nous étouffait.

Nous étions dans le quartier des furieuses.

Là, rien ne restait plus de la femme, la bête avait remplacé la créature.

Nous nous éloignâmes plus terrifiés qu'attendris.

Comme nous pénétrions dans une autre cour qui, tout au contraire des autres, était presque solitaire, nous remarquâmes une grande fille assise sur un banc.

C'était une créature admirablement belle et étrange comme une héroïne de madame Sand. A peine vêtue d'une chemise de grosse toile écrue et d'un jupon de laine brune, on voyait ses bras nerveux et délicieusement modelés, sa poitrine un peu masculine, mais belle pourtant à la manière antique, et son dos arrondi était couvert par une chevelure abondante, noire, aux reflets roux.

Un grand peintre comme Paul de Saint-Victor aurait fait avec ce modèle un admirable tableau, aussi pur, aussi délicat que la Joconde, aussi vif, aussi brûlant que la Salomé. Pourquoi les grands maîtres ne peuvent-ils tout voir?

—Qu'est-ce là? demanda Delvau émerveillé à l'ami qui nous conduisait.