—Une pauvre créature bien à plaindre, répondit celui-ci. C'est une juive, fille d'un marchand assez riche; elle avait quitté le toit paternel pour suivre son amant; elle était mère. Son père fut inflexible; la misère arriva, elle n'était pas habituée à souffrir. Un jour, ils eurent faim, elle, lui et l'enfant, et, à bout de courage, ils décidèrent d'en finir.

Ils écrivirent leurs noms sur un papier, qu'ils enfermèrent dans cette petite boîte émaillée que vous voyez dans sa main, afin que le père eût un remords, et, bras dessus bras dessous, comme s'ils allaient à la fête de Saint-Cloud, ils arrivèrent au pont d'Iéna. Elle portait son petit enfant; ils s'embrassèrent tous les trois, et s'élancèrent dans l'autre monde. La Seine prit l'enfant et l'amant et rendit la femme à un de ces stupides mariniers qui se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas et à qui l'on donne des médailles.

—Braves gens, au demeurant, dit Delvau; ils se trompent comme tout le monde, voilà tout.

—Possible. On apporta la pauvre femme ici. Voilà deux ans de cela; elle joue paisiblement avec sa petite boîte d'émail, elle ne fait de mal à personne et n'a jamais prononcé une parole.

Pendant que notre ami nous racontait la triste histoire, la folle s'était levée et était venue se planter devant Delvau.

L'auteur des Lettres de Junius était non seulement beau, mais il avait la physionomie d'une douceur extrême. Il ressemblait au Christ, peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé.

Elle le regarda longtemps, bien longtemps; elle toucha ses yeux, ses cheveux, elle l'embrassa sur le front et, lui montrant sa petite boîte d'émail, elle lui dit d'une voix triste, lente et gutturale:

J'ai du bon chagrin

Dans ma tabatière...