De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du Palais, des misérables coupant de leurs dents le nez ou le doigt de leur adversaire, mais ce n'était qu'une de ces épouvantables exceptions que la chaleur de la lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables.
Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés ou extraordinaires.
Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des francs-maçons ou des musiciens.
La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers, au moment où, séduit par la couleur sans doute, il allait entamer un marchand de vin, quand la police est arrivée.
Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a avoué, quand on lui a demandé sa profession, non sans rougir un peu, qu'il était pêcheur à la ligne pendant le jour, et que le soir il était secrétaire de la Société des mangeurs de nez.
Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire, qui n'a pas compris comment on pouvait allier deux goûts aussi différents, a envoyé l'abominable gastronome en prison.
Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice donnera un fameux coup de dent à la liberté de ce bandit qui ne se contente pas de son poisson.
Qu'aurait-il fait pendant le siège?
Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites que les peuples deviennent cruels.