Erunt proditores.
Il y aura des traîtres.
II. Tim. III, 4.
Effectivement, il y était.
Profitant de la confusion qui suivit les révélations de Lamirande, Montarval s'était esquivé de la Chambre; et, en partant, il avait fait un signe impérieux à Saint-Simon de le suivre. Celui-ci hésita un instant. Sa conscience lui cria: “N'obéis pas, malheureux!” Ce cri, il l'entendit, malgré le bruit. Il l'aurait entendu au milieu d'une tempête, au fort d'une bataille; car cette faible voix intérieure domine tous les bruits du dehors, si formidables soient-ils. Au lieu de suivre Montarval, il fit deux pas vers Lamirande. Puis la pensée lui vint que Montarval pouvait le ruiner. “Pourquoi l'exaspérer inutilement? se dit-il; il n'y a pas de mal à aller voir ce qu'il me veut.” Et il suivit le tentateur. Il venait de repousser, de fouler aux pieds la dernière grâce. À partir de ce moment la voix intérieure cessa de se faire entendre, et il descendit à l'abîme sans plus de résistance.
—Comme vous le voyez, lui dit Montarval, lorsque les deux furent rendus dans un cabinet particulier réservé aux ministres; comme vous le voyez, la position est critique. Il faut se montrer à la hauteur de la situation. Jusqu'ici votre rôle a été facile. Vous nous avez aidés en combattant notre politique, en nous attaquant, en nous injuriant. Ce rôle est fini. Maintenant vous devez en prendre un autre tout opposé.
—Vous ne voulez pas dire que je dois parler en faveur de votre projet de constitution que j'ai condamné avec tant de violence?
—Vous ne parlerez pas, si cela vous gêne. À l'heure qu'il est, du reste, les paroles sont inutiles. Mais vous voterez avec nous.
—Voter cette constitution que j'ai tant dénoncée, et cela au moment même où tous mes compatriotes la repoussent avec indignation! Mais vous voyez bien que c'est une impossibilité. Je serais à jamais déshonoré!
—Et si vous ne la votez pas, vous serez non seulement déshonoré, mais ruiné par-dessus le marché.