—Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel existe.

—Tu es tout environné de preuves de l'existence du surnaturel et tu n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours. Souviens-toi de la malédiction de Notre-Seigneur; “Malheur à toi, Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits autrefois dans Tyr et Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la cendre”. La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins, cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée d'un changement de vie, de bonnes œuvres, de sacrifices, de dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu d'autre miracle que l'Église, ce “signe dressé au milieu des nations”, selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lèveront au jour du jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traitées plus durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond de ton cœur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable obstacle.

—Il te semble donc que j'ai déjà la foi!

—En effet, si la foi n'entraînait pas un changement de vie; si la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ n'imposait pas plus d'obligations morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux font toujours quatre....

—C'est peut-être vrai, murmura Vaughan.

—Sois certain que c'est vrai. C'est là où se trouve le voile, le bandeau: sur le cœur. Remarque bien les paroles de la sainte liturgie que je citais tout à l'heure: Ut auferat velamen de cordibus eorum. Vois-tu: de cordibus, non pas de mentibus.

—Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.

—Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je suis avec anxiété les péripéties de cette lutte. Il me semble que nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte sur Satan, prie: Trois Ave et le Salve Regina chaque jour....

Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-voix:

—Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est perdu; si elle triomphe, tout est sauvé. Ô mon Dieu! faites qu'elle triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau sacrifice, me voici!