Aux Trois-Rivières, il y a un arrêt de quelques instants. Un jeune employé du bureau de télégraphe monte sur le train et parcourt les différents wagons, criant d'une voix nasillarde: “Monsieur Lamirande est-il ici? Un télégramme pour monsieur Lamirande”. Ces paroles banales tombent sur l'âme de Lamirande comme une montagne. Le malheureux se sent écrasé, anéanti. Il fait signe à Vaughan de prendre le télégramme. Quelles terreurs, quelles angoisses peut causer parfois un petit carré de papier jaune! Vaughan n'ose pas présenter le télégramme à Lamirande qui le regarde avec une sorte d'épouvante. Ce chiffon insignifiant est pour lui un objet de terreur.

—Ouvre-le et lis, dit Lamirande. Mon Dieu ajoute-t-il, donnez-moi la force de subir cette épreuve en chrétien!

Vaughan décachète et déplie le papier d'une main agitée. Il lit:

“Couvent de Beauvoir, 2 heures de l'après-midi. À monsieur Joseph Lamirande à Trois-Rivières, sur le train venant d'Ottawa. Marie est au ciel. Que Dieu vous console! Sœur Antonin.”

Bien qu'il s'y attendit, le coup fut terrible pour Lamirande. La prière de la bonne sœur ne fut pas exaucée: pour éprouver davantage son fidèle serviteur, Dieu ne le consola point. Au contraire, Il permit aux flots les plus amers de la douleur humaine de submerger ce cœur si tendre, si aimant. Il ne pouvait penser qu'à une chose: il était désormais seul dans le monde.

Son unique bien ici-bas lui était enlevé pour toujours. Pendant quelques instants il verrait un pauvre petit cadavre; puis plus rien de cette enfant tant aimée; jamais plus une caresse, jamais plus un sourire. Ne songeant pas au bonheur de sa fille, ne se rappelant pas que la séparation, par rapport à l'éternité, n'est que momentanée, ne voyant que l'affreuse blessure faite à son cœur de père, il fut rudement tenté de murmurer contre la divine Providence, de dire que c'était injuste, qu'il ne méritait pas une telle affliction. Mais Dieu l'éprouvait seulement, Il ne l'avait pas abandonné; et cette âme toute meurtrie, tout affaiblie qu'elle était, eut, avec la grâce de Dieu, la force de repousser toute pensée de révolte.

La nuit tombait lorsque les deux voyageurs s'engagèrent dans la longue allée bordée d'arbres conduisant du chemin Saint-Louis au couvent de Beauvoir perché sur la falaise qui domine le grand fleuve. Il pleuvait toujours tristement, et le vent gémissait dans les branches nues des érables et des bouleaux, dans les pins et les sapins sonores. Depuis la réception de la fatale dépêche, les deux amis n'avaient presque pas échangé une parole. Vaughan comprenait que la douleur de Lamirande était une de ces immenses afflictions que des paroles ne font qu'augmenter, qui ne peuvent s'adoucir que par un témoignage silencieux de sympathie.

On attendait Lamirande au couvent. Le père Grandmont le reçut à la porte. Il l'étreignit longuement dans ses bras paternels.

—Je l'ai vue mourir, dit-il. Je lui ai donné la sainte communion. Jamais je n'ai rien vu d'aussi beau. Heureux père, malgré votre terrible douleur!

—Mon père! mon père! que je souffre! fut tout ce que Lamirande put répondre.