—Appelez ça comme vous voudrez, mais je ne veux pas de votre ciel où il faudra croupir éternellement dans un ignoble esclavage aux pieds du tyran Jéhovah. Je veux être libre dans ce monde et dans l'autre, entendez-vous?
Lamirande frémit. Il avait souvent lu de pareilles horreurs dans les livres qui traitent du néomanichéisme; mais c'était la première fois que ses oreilles entendaient un tel cri d'enfer, que ses yeux voyaient les feux de l'abîme éclairer de leur sombre lueur un visage humain. “Seigneur Jésus! murmura-t-il, je vous demande pardon de ce blasphèmes.” Puis se tournant vers le blasphémateur:
—Laissons ce sujet, car je ne veux plus entendre de ces abominations. Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, ne redoutez-vous pas, au moins, la justice des hommes? Je puis vous dénoncer, si non aux tribunaux, du moins à l'opinion publique.
—Mais vous ne le ferez pas. Je nierai, et où sont vos preuves?
De sa main gauche, Lamirande indiqua le vieillard que son bras droit soutenait toujours.
—Il ne parlera pas, fît Montarval, je le connais.
—Mais ma parole suffira, dit Lamirande. Entre mon affirmation et votre dénégation, les honnêtes gens n'hésiteront pas.
—Au besoin, le vieux niera avec moi pour me sauver du déshonneur. Contre deux négations votre affirmation ne vaudra rien.
—J'attendrai que votre père soit mort pour vous dénoncer.
Montarval perdit contenance, car il comprenait fort bien qu'on ajouterait foi plutôt à la parole de Lamirande qu'à la sienne.