—Il y aurait peut-être moyen de rendre cette profession plus lucrative, répliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard perçant.

Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un peut-être à peine intelligible. Mais c'en était assez pour fixer Montarval sur la valeur de son homme.

—Venez chez moi, dit-il; nous converserons là à notre aise.

Saint-Simon le suivit, et quelques instants après ils gravissaient le perron qui conduisait à la somptueuse demeure du jeune Français. Cette résidence princière dominait la terrasse Frontenac et le fleuve Saint-Laurent. De ses fenêtres Montarval avait une vue magnifique. À droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornées au loin par une frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et Saint-Joseph-de-Lévis; à gauche, l'île d'Orléans et la riante côte de Beaupré adossée aux Laurentides. La maison était meublée avec un luxe oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupté. C'était la réalisation du rêve de Saint-Simon.

Montarval conduisit le journaliste à une vaste pièce, moitié salon, moitié cabinet de travail. Un valet, répondant à son appel, apporta du vin et des cigares.

—Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'être dérangés. Ainsi, continua-t-il, le journalisme à bons principes ne mène pas à la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un meuble inutile.

—En effet, répliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la presse en ce pays; il paralyse, en général, nos hommes publics. Dans un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au journalisme ou à la politique, il faut posséder la fortune. Pourquoi vous qui êtes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y feriez bientôt votre chemin.

—J'y ai songé quelquefois, et j'y songe dans le moment, répond Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire élire; mais un député, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui, mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je serais prêt à payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal, sans être disposé à risquer ma fortune.

Montarval s'arrêta ici pour donner à ses paroles le temps de produire tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le présenta à Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dégustant son tokai tranquillement, continua:

—Ne pourrions-nous pas en venir à une entente, vous et moi? Vous êtes journaliste, vous connaissez votre métier, mais les fonds vous manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'expérience. Nous possédons chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous?