—L'idée me parait excellente. Veuillez me faire connaître les détails de votre projet.

—Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille piastres; ou plutôt, pour que l'affaire soit plus régulière, je vous les prêterai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le journal me donnera satisfaction.

—Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous donner satisfaction? Faudrait-il changer entièrement de ton?

—Pas du tout. Je ne demanderais guère de changements, car si je me présente ce sera comme conservateur....

—Comme conservateur! fait Saint-Simon avec étonnement. Il me semblait que, sans vous mêler de politique, vous aviez des idées un peu....

—Avancées, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire quelque chose de sérieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir conservateur, bon gré mal gré. Si je veux avoir un journal à ma disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me tourner discrètement un petit compliment de temps à autre, sans que la réclame y paraisse trop.

—Dans ces conditions, répond Saint-Simon, devenu très pâle, je ne vois rien qui s'oppose à l'affaire que vous voulez bien me proposer.

—Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un chèque pour la somme mentionnée et vous me donnerez votre billet à vue....

Une demi-heure après, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il était un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et avait un profond dégoût de lui-même. Mais le démon de l'argent était toujours à ses côtés et lui tenait ce langage: “Après tout, on ne te demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de réclame par-ci, par-là. Presque tous les journaux en font”.

—Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque infamie, que feras-tu?