Sir Henry jette un coup d'œil sur cette scène tumultueuse et son expérience des assemblés délibérantes lui dit que Lamirande l'emporte, que le projet sera sûrement rejeté. Il quitte précipitamment la salle des délibérations. Dans le couloir il rencontre Montarval.
—Nous sommes perdus, dit le premier ministre, à voix basse. Le projet ne passera pas. Lamirande l'a tué du premier coup. Nous avons trop forcé la note. Qu'allons-nous faire?
—C'est bien simple, répond Montarval; vous allez me faire dissoudre cette chambre-là dès ce soir. Rendez-vous immédiatement à Rideau Hall et conseillez la dissolution au gouverneur. Il faut qu'il soit ici à ait heures pour renvoyer les députés devant le peuple.
—Mais se sera un coup d'état!
—Sans doute, mais c'est de l'audace qu'il faut maintenant. Nous n'avons plus que cette ressource et nous devons en user largement. D'ailleurs, vous avez un prétexte tout trouvé, et pour le gouverneur et pour le public: en face de cette opposition inattendue, vous désirez consulter l'électorat.
—Et si le verdict populaire nous est défavorable?
—Il faut prendre les moyens voulus pour qu'il ne le soit pas. Il faut semer l'argent à pleines mains; mettre le trésor à sec, si c'est nécessaire; exciter le fanatisme des provinces anglaises et compter sur la corruption et l'esprit de parti dans la province de Québec. De l'audace, vous dis-je, de l'audace!
—Mais je vais avoir une crise ministérielle sur les bras. Après le discours de Lamirande, les ministres français vont démissionner.
—Qu'importe! J'en remplacerai un, et vous trouverez toujours deux imbéciles ambitieux pour prendre les autres portefeuilles. D'ailleurs, l'émotion va se calmer, car nous l'étoufferons avec de l'or. Ne perdez pas votre sang-froid et marchez.
Le premier ministre suivit ce conseil, et à huit heures du même soir la Chambre était dissoute.