Chapitre X
Sum ego homo infirmus.
Je suis un homme faible.
Sap. IX, V.
Sir Vincent Jolibois, collègue de sir Henry, remit son portefeuille dans un mouvement de véritable indignation. C'était son premier acte d'énergie depuis plus d'un quart de siècle qu'il était dans la politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitué à vouloir, à penser par lui-même, à agir avec indépendance, à former des résolutions viriles, et à s'y maintenir, le peu de caractère qu'il avait reçu de la nature s'était peu à peu complètement atrophié.
Au sortir de l'émouvante séance où Lamirande avait démasqué la perfidie du premier ministre, tout bouleversé encore par cette parole brûlante, sir Vincent s'était rendu chez sir Henry et l'avait prié d'accepter sa démission. Si celui-ci avait résisté un peu, peut-être serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indigné et posa en victime. Il accepta la démission de son collègue, séance tenante, et lui fit sentir, en même temps, toute l'inconséquence de sa conduite. Est-ce au moment où la tempête gronde, dit-il, que les officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas accepter ma politique il faillait me le dire plus tôt et ne pas attendre qu'elle fût soumise aux députés.
Ce reproche était fondé. Sir Vincent avait eu connaissance du projet, mais n'en avait pas vu la perfidie. Il était donc dans une fausse position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'âme: sans portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir.
Lamirande apprenant que sir Vincent s'était retiré du cabinet alla le trouver aussitôt.
—On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre, que vous avez démissionné. Je viens vous offrir mes respectueuses félicitations et vous prier de vous mettre immédiatement à la tête du mouvement séparatiste.
—Oui, j'ai démissionné, malheureusement... je veux dire forcément; car je ne puis pas prendre la responsabilité de la politique du gouvernement en face de l'interprétation que la chambre semble y donner à la suite de votre discours.