—Oh! cette fois-là, par exemple, c'est sur le noyer d'en face!
Quand elle ose regarder dans les ténèbres, du côté du pré, un vague troupeau de bœufs immobilisés blanchoie irrégulièrement aux flammes aveuglantes.
Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste de l'orage, inutile, se tait, car là-haut, juste au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand coup se prépare.
Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé, l'odeur du soufre, le vieux raidi dans ses draps, les petits collés, serrant à pleins poings le Christ, tous attendent que ça tombe!
LE BON ARTILLEUR
À Alphonse Allais.
Samedi soir encore grand'mère Licoche donnait elle-même à manger aux poules. Cependant la voilà morte, bien qu'elle eût pour cent ans de vie, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin.
Le cortège se forme. M. le curé et les deux enfants de chœur sont en tête. Les quatre porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre le cercueil, et derrière eux se place le petit-fils de grand'mère Licoche, l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako le reste des parents qui se rangent autour de lui, à distance. Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortège attendait son signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes. Les franges des châles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute, trop longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, s'est comme accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.
Parfois les porteurs déposent doucement à terre grand'mère Licoche. Non que la défunte soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, partagea son bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes à jamais de pépie, dans un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et elle mourut décharnée. Mais elle pèse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur.
Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent.