Les vieilles gens même de la queue n'osent pas échanger leurs réflexions.
À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche reste près d'elle, de garde, face à l'autel, sentinelle funèbre, l'œil toujours sec, le sabre au défaut de l'épaule.
Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des cordes les porteurs ont descendu la bière, il s'anime. On le voit écarter les jambes, lever ses basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du cimetière.
Les assistants se demandent:
—Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?
Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il simule une manœuvre à cheval. Les coudes au corps, sa main libre étreignant des guides imaginaires, il s'élance, charge sur place. La terre fraîche s'éboule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le cercueil, et ce choc sourd résonne dans toutes les poitrines comme un coup de canon lointain.
—Aga, aga donc, disent les deux enfants de chœur; il joue à la bataille.
L'artilleur donne du sabre à gauche; il en donne à droite. Tantôt il écharpe, tantôt il pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets terribles qui font papilloter les paupières, et des moulinets suprêmes, si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier.
Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à cheval. Ses jambes se rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troublés, des parents émus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles écarquillées, le bon artilleur crie d'une voix éclatante à sa grand'mère Licoche:
—Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!...