—«Vous êtes heureux de pouvoir consacrer votre vie à l'art!»
Elle entend vraiment que je voue ma vie à l'art, la lui dédie et sacrifie. Elle me croit un peu prêtre et me complimente sur ma vocation.
Faut-il lui dire que je n'en ai pas? que je «compose» des vers aux heures perdues, parce que papa me sert provisoirement une petite rente, et que j'entretiens habilement ses illusions? Il veut faire de moi quelqu'un, et se saigne jusqu'à ce qu'il découvre en son fils un paresseux vulgaire et rebouche ses quatre veines une fois pour toutes.
—«D'ailleurs, dit Monsieur Vernet, qui suit sa propre pensée et côtoie la mienne, le devoir d'un père n'est-il pas de s'ôter le pain de la bouche pour ses enfants?»
C'est juste, mais répugnant, et si le mien s'ôtait le pain de la bouche pour me l'offrir, je le prierais poliment de l'y rentrer.
Monsieur Vernet fume une cigarette, las d'avoir travaillé une journée de dix heures à l'usine qu'il dirige. Ses paupières battent comme des volets mal accrochés. Parfois elles se ferment. L'effort qu'il fait pour les relever les plisse à peine. Elles ressemblent à des coquilles de noix. Sa cigarette s'éteint à chaque instant. Il la rallume. Elle se meurt. C'est une lutte. Il a l'air de manger des allumettes.
madame vernet
«Ce n'est pas poétique de coudre des boutons!»
C'est cependant nécessaire pour que les caleçons tiennent. Va-t-elle reprendre l'argutie de l'autre jour? Elle fait, dans le tas des choses qu'elle accomplit, pense ou exprime, le triage de celles qui sont poétiques et de celles qui ne le sont pas. Manger des huîtres est poétique, mais manger de la soupe ne l'est plus. Dire «Monsieur Vernet» est distingué, et dire «Mon mari» commun. Elle pique, avec l'adresse d'un chiffonnier, le mot «chaise» et le jette là, «côté prose», puis le mot «siège», qu'elle dépose ici, «côté vers».
Soudain, Monsieur Vernet, du fond de sa somnolence, pareil à un oracle que le suc des lauriers et des vapeurs méphitiques ont engourdi, annonce: